Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce M. de Gévaudan, que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa maladie. M. de Gévaudan, richement vêtu, entre et se précipite dans mes bras. P… reste stupéfait, devient mélancolique, pense à l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, et va se coucher. Je passe sous silence cinq ou six goujons qui furent avalés par le même, une belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P… attaque tout le monde, et, quand on lui riposte, il va se coucher.

Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour que nous avons joué à un certain M. X…, avocat sans cause, plein de suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui avait refusé dix fois de l'amener ici.

Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:

—Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. Moi, je vais me coucher.

—Comment, en plein midi?

—Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.

Et il va se coucher. On vient me dire que M. X… s'obstine à me voir. Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou. M. X… est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu sales; rien n'est parfait!

Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle semblait parfois sur le point de mettre quelques s et quelques t mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux littéraires, de M. Rollinat, son excellent ami, un homme parfait, des talents de M. X…, qui étaient venus jusqu'à son oreille, quoi-qu'elle vécût très retirée, accablée de travail. M. de Gévaudan plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les domestiques madame.

Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées que le gamin George Sand. En un mot, X… fut heureux et fier de sa visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure en extase et se retira saluant jusqu'à terre… Sophie[1]!

À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2] arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et l'invention des robes de chambre écarlates.