Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions où je pouvais les aimer. Je ne suis plus garçon; une famille est singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.
Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y trouve une lettre de vous.
[1] Cette Encyclopédie nouvelle ne fut pas continuée.
CXCV
A LA MÊME
Nohant, 3 juin 1839.
Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie. Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit plaisir à voir.
Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La seule expression complète du progrès de notre siècle est dans l'Encyclopédie, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé. Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi, je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand enfant.
Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront; c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec foi.
Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était là.