Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.

Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables? n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop; c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande philosophie à beaucoup d'égards.

Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.

Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté de la lui faire remettre.

[1] Le docteur Gaubert aîné.

CXCVI

A.M. GIRERD, A NEVERS.

Paris, octobre 1839.

Mon bon frère,

Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes préoccupations.