Paris, 27 septembre 1841.
Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite Revue et mes affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci, pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre littéraire, à toute crainte du ridicule.
Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité; mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.
Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon, d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc., etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup, qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté, de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle), des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes, et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient: «Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent: «Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains républicains, et le National en tête, nous avons lieu de penser que nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si facile qu'elle te semble, ni si inutile que le National fait semblant de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, le plus prochainement possible, soient des vérités banales, acceptées, triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes, mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je crois, un peu.
Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées au pourquoi, au parce que et au par conséquent de l'avenir et du passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires; tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout, comme tu le remarques fort bien, l'instinct du vrai et du juste, nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de connaissance et de certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans leurs intérêts présents.
De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue, et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par jour en vous, vous seriez des sauvages!
Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été émeutiers et bousingots (de coeur, si nous ne l'avons été de fait), qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions? Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'ambition?
Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de Jean-Jacques à Robespierre.
Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons, savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine, méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et la bourgeoisie démocratique elle-même! Le National! Nous savons bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-jobard, flouant un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin de se consoler d'être floué en plein lui-même!
D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément?