A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses, et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.
Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant d'ombrage de ce que vous appelez notre concurrence; vous qui dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la concurrence, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette heure que de s'occuper de vous.
Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant dans nos coeurs contre le National et sa docte cabale. Je puis te donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot, et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons le mauvais vouloir et les petites menées du National que pour rire un peu du toupet avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la voie d'autres vérités.
En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis, et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les déclamations fougueuses que je viens de t'écrire contre ton National. Pourquoi me contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu? Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard, dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet, car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille, il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe qui dit: Où vont les chiens? Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard.
Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je connaisse.
Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti, de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit le grand Diderot, cette Minerve tout armée à l'entrée du cerveau.
Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux dans notre Revue, tu aurais trouvé la réponse même aux pourquoi que tu m'adresses.
Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: Adieu paniers, vendanges sont faites!
Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée qu'on me crût occupée à cabaler contre le National, parce que je fais une Revue qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous ceux qui me demandent: «Pourquoi le National se sépare-t-il de vous?» Je leur dis que je n'en sais rien.—Silence donc là-dessus. Embrasse ta femme et tes enfants pour moi.
Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons plus, cela n'avance à rien. Si la Revue t'embête, en fin de compte, ne va pas croire que je trouve mauvais que tu la lâches. Nous avons des abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le Contrat social. C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui, sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers. D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand j'écrivais Lélia, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des paltoquets qui viendront te faire des Hélas! sur son compte. Tu vois que je ne te traite pas en paltoquet, et que je le défends chaudement près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont horreur de l'eau.