C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes évidents du progrès, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence dans les actes révolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens, sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter bien loin en arrière et compromettre nos premières conquêtes, comme cela nous est arrivé. Ah! si nous avions eu des motifs, suffisants, le peuple eût été avec nous! mais nous n'avions encore que des prétextes, comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure vous déplaît. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un coquin, l'honnête homme aura le droit de le châtier. Mais il faut qu'il y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre précipitation est un procès de tendance, une injustice contre laquelle la conscience humaine se révolte. Voilà pourquoi les clubs ont été seuls au 15 mai.

Au milieu de tout cela, vous, décidé comme moi à attendre tout du temps, et de la maturité de la question sociale (vous l'aviez dit devant moi, l'avant-veille, à votre club), vous avez fait ce que j'eusse probablement fait à votre place; on vous a dit: «C'est une révolution, le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec lui.» Vous avez accepté l'erreur et la faute du peuple, et vous avez voulu suivre son mouvement pour l'empêcher d'abuser de sa force s'il était, vainqueur, ou pour périr avec lui s'il était foudroyé.

J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter les débats: vous ne vous seriez pas défendu, il n'y a pas de danger qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eût fallu peut-être séparer votre cause de celle de certains coaccusés, lesquels, plus coupables peut-être que vous, se défendent bel et bien aujourd'hui. Je ne puis être juge de vos motifs personnels, et j'ai d'avance la certitude que vous avez pris, comme à l'ordinaire, le plus noble et le plus généreux parti.

Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez seulement quand nous nous verrons,—car, jusque-là, soyez tranquille, j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos intentions,—c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne m'occupe pas de la chose en elle-même; mais je ne comprends pas bien l'opportunité politique de cet appel, rémunératoire en un pareil moment.

Les représentants réactionnaires eussent-ils voté sous le coup de la peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme leurs pères, c'est-à-dire provoquer un contre-coup et se parjurer le plus tôt possible. La dissolution de l'Assemblée par la force me paraîtrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eût eu le droit à ce moment-là. Mais pourquoi cette proposition d'impôt au milieu d'un tumulte encore sans issue et sans couleur arrêtée? Était-ce pour sauver l'Assemblée, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse irritée? Était-ce pour apaiser cette masse et l'empêcher de demander davantage?

C'est là, je crois, le grand grief des réactionnaires contre vous, car le fait d'aller à l'hôtel de ville pour maîtriser ou diriger un mouvement accompli pour ainsi dire malgré vous, est un acte dont les plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intérêt. Ils ne vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous pardonnent rien, je le conçois. J'ai été bien tourmentée du désir de prendre ouvertement votre défense dans un écrit spécial, auquel j'aurais donné, dans un moment décisif, le plus de retentissement possible; mais il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais; d'autre part, il aurait fallu savoir à fond ce que vous vouliez dire de tout cela au public indépendant. Je me suis trouvée dans un cercle vicieux; car, selon toute apparence, une défense, au point de vue de mon amitié et de ma sollicitude, vous eût déplu, et une défense, selon toute la portée de votre franchise, vous eût fait condamner d'avance par ceux de qui dépend aujourd'hui votre liberté. Je me suis trouvée bien malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous déplaire. Peut-être ai-je une propension de caractère vers des moyens plus réguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.

Thoré me reprochait, dit-on, ma tolérance et mon optimisme dans les faits. Je ne crois pourtant pas être en désaccord avec vous en théorie, et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma mansarde, où vous rejetiez l'idée d'une dictature pour notre parti, parce que la dictature était impossible sans la terreur, et la terreur impossible par elle-même en France désormais.

Nous avons bien la preuve de cette impossibilité, aujourd'hui que nous voyons la nation se républicaniser et se socialiser plus rapidement et plus généralement, sous l'arbitraire de la réaction, que nous n'avons réussi à le faire quand nous avions le haut du pavé. Il nous faut donc reconnaître que les temps, sont changés, que la terreur, moyen extrême, qui n'a pas fait triompher nos pères, et qui n'a eu, après tout, qu'une courte durée suivie d'une longue et profonde réaction, n'est plus au nombre des moyens sur lesquels les révolutionnaires d'aucun parti puissent compter. Il reçoit en ce moment son coup de grâce entre les mains de nos adversaires; Dieu soit loué, que ce soit entre les leurs et non entre les nôtres!

Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: «La terreur! cela se supporterait maintenant un mois tout au plus, et, après, nous aurions peut-être vingt ans de monarchie.» En! bien, nous pouvons aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur militaire au point de vue de la République bourgeoise. Le socialisme s'est, pour ainsi dire, joint à la réaction royaliste et impérialiste pour le renverser. Cette réaction nous fait à son tour une petite terreur dans le goût de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armée, le peuple, tout gronde contre elle, même les modérés, même une partie de la bourgeoisie. On n'attend plus que le réveil et le désabusement du paysan pour souffler sur cette force dérisoire. Et alors, si jusque-là nous avons le bonheur de résister aux provocations, si nous avons la force et la vertu de subir pour un temps les persécutions et la misère, nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la terreur.

Les Français jouissent depuis un quart de siècle d'une sorte de liberté, constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe à l'avenir, mais qui est du moins une réalité si on la compare au passé. Leurs moeurs se sont faites à cette liberté; seulement avec eux, il faut tenir la balance égale entre le plus et le moins: plus les effraye, et voilà leur faiblesse; mais moins les révolte, et là est leur force contre tous les moyens empruntés au passé.