Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs rêvent les moyens du passé pour l'avenir; vous savez si je respecte et si je défends le passé; mais je crois être dans la vérité en constatant que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout créer. Je suis bien d'accord avec eux sur la souveraineté du but, et le proverbe «Qui veut la fin veut les moyens» est vrai. Seulement, il ne faut pas l'étendre jusqu'à dire aujourd'hui: «Qui veut une fin d'avenir et de progrès veut les moyens du passé,» parce que le passé est toujours rétrograde, quoi qu'on fasse.
Mais je me suis laissé entraîner à vous parler de ce qui devrait rester étranger à notre correspondance; car vous êtes assez livré à vos pensées, et vous auriez besoin en prison de témoignages de tendresse beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'étais promis de ne vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'à Paris même, j'aurais voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer à vous reposer l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'éprouve de me résumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-être nous séparer encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou moins court.
Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une manière prompte et discrète autant que possible, partout où vous serez.
Le livre que je vous ai envoyé a un autre mérite que celui de l'édition Elzévir, c'est l'oeuvre d'un premier chrétien persécuté par le vieux monde, alors que le christianisme et la papauté elle-même représentaient le progrès et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr. Il y a de belles choses et un mélange de christianisme et de paganisme assez curieux, c'est-à-dire l'idée chrétienne et la force païenne, ce qui marque un temps de transition comme le nôtre. Je ne sais pas si vous êtes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que zéro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se remet toujours à comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces livres à consulter plus qu'à lire, et enfin je vous l'ai envoyé comme je vous aurai envoyé une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main. Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je vous enverrai ce que vous désirerez.
Adieu; ne me répondez que quand vous avez le désir et le besoin. C'est un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma joie vous coûte un effort ou une fatigue.
Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas espérer qu'elle puisse venir me voir. J'en éprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais qu'elle me laisse l'espérance de la connaître dans des temps meilleurs, et viennent bientôt ces jours-là! Je sais que c'est une femme d'un caractère admirable et qui vous aime comme vous devez être aimé. Je vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser l'intermédiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et d'espérance que je la lui ai serrée au Luxembourg.
Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reçu de Paris ce matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si nous nous occupons de vous.
Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous écrire quelquefois. Je ne vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon âme.