Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme, une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-même mainte et mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'était contre les politiques précisément qui faisaient, au point de vue du National, ce que le Proscrit est bien près de faire en excluant les hommes à système. Les hommes du Proscrit s'intitulent socialistes aujourd'hui; mais, croyez-moi, ils ne le sont guère plus que ceux d'hier. Ils admettent le programme de la Montagne, c'est quelque chose; mais, pour quiconque tendrait à le dépasser un peu, ils seraient tout aussi intolérants, tout aussi railleurs; tout aussi colère était le National en 1847. Ils ne sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient par la violence, ils y seraient entraînés, forcés, pour se maintenir, et ils se retrancheraient sur les nécessités de la politique. Par le fait, la politique et le socialisme sont donc encore choses très distinctes pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, nécessité à distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille situation.
Si Ledru-Rollin et les siens étaient, au pouvoir, et que je fusse écrivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut à tout le monde ce que je vous écris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre lui par la seule raison que je ne me fie point à lui. Je retrancherais enfin l'amertume et la personnalité qui sont, malheureusement, la base de toute polémique jusqu'à nos jours.
Mais je ne suis pas, je ne serai pas écrivain politique, parce que, pour être lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire du scandale, de la haine, du cancan même. Si on se borne à disserter, à prêcher, à expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire.
Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond. Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit à lui-même d'écrire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut l'abandonner après l'avoir formé. Mais, en dehors de son parti, il est sans action.
Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi, c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez de ses défauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entouré, plus entourable, plus populaire par conséquent. Mais, dans la vie politique, Louis Blanc est un homme sûr. Que m'importe que, dans la vie privée, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanité, si, dans la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanité à son devoir? Je compte sur lui, je sais où il va, et je sais aussi qu'on ne le fera pas dévier d'une ligne. J'ai trouvé en lui des aspérités, jamais de faiblesse; des souffrances secrètes, aussitôt vaincues par un sentiment profond et tenace du devoir. Il est trop avancé pour son époque, c'est vrai. Il n'est pas immédiatement utile, c'est vrai. Son parti est restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant à celui de Ledru-Rollin. Mais voilà ce que je ne lui conseillerai jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincèrement à lui, et travaillera désormais plus qu'autrefois à le paralyser ou à l'anéantir.
Louis Blanc ne peut plus être solidaire des frasques du parti de Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste à l'écart, s'il le faut; son jour viendra plus tard, qu'il se réserve! Est-ce qu'il n'a pas la vérité pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, après bien des luttes inutiles et déplorables, en venir à accorder à chacun suivant ses besoins? Si nous n'en venons pas là, à quoi bon nous agiter, et pour quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mît sa formule, dans sa poche pour un temps, et qu'il employât son talent, son mérite, sa valeur individuelle, son courage, à faire de la politique de transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre à des hommes comme vous; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas fermer l'avenir à son idée, en l'accommodant aux nécessités du présent; si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'était pas rétrograde; si enfin il pouvait et devait se fier.
Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment et délibérément, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il comprend le progrès illimité de l'avenir, il est trop intelligent pour le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc, il y marcherait. Mais la destinée, c'est-à-dire son organisation, l'entraînera où il doit aller, à la trahison de la cause de l'avenir. Si je me trompe, tant mieux! je serai la première, dans dix ans d'ici, si nous sommes encore de ce monde et s'il a bien marché, à lui faire amende honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant, comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empêché de faire.
C'est là, cher ami, une des causes de mon découragement. J'estime qu'on se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas mis la main sur un véritable élément de salut pour la France, et par conséquent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la nôtre. Je me dis qu'il n'y a pas à lutter contre le courant qui vous entraîne à ce choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attachée à vous par la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre et la plus profonde.
Votre soeur,