Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la politique. Vous êtes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais vous réservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui représentent la situation républicaine telle qu'elle peut être, en ce moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous surmontez vos répugnances (vous m'écriviez cela dans la lettre à laquelle j'ai répondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose à faire. Il est possible; mais est-ce une raison pour le faire? Là est la question.
Vous voyez les choses en grand; vous faites bon marché des individus; vous admettez l'homme, pourvu qu'il représente une idée; vous le prenez comme un symbole, et vous l'ajoutez à votre faisceau, sans trop vous demander si c'est une arme éprouvée. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est une arme faible et dangereuse, destinée à se briser dans les mains du peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous dire que j'ai de la sympathie, de l'amitié même, pour cet homme-là. Je suis, sans aucune prévention personnelle â son égard, et, tout au contraire, mon goût me ferait préférer sa société à celle de la plupart des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif, confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre de mon fait quand je vous déclare, après cela, que ce n'est point un homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine; qu'il est femme dans la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un entourage misérable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime la flatterie; qu'il est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit de ses précieuses qualités, cet homme, entraîné par ses incurables défauts, trahira la véritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de ce que je vous dis, il la trahira, à moins que des circonstances ne se présentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de pouvoir à la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives, sinon tenaces. Il verra dans les grands événements de petites considérations qui l'empêcheront de faire le bien et qui satisferont sa passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus graves, par des motifs dont personne ne pourra soupçonner la frivolité.
C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme, mais c'est un pauvre caractère. Il ira à droite, à gauche; il glissera dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain matin, vous apprendrez qu'il a passé la nuit à se réconcilier. Rien de plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux que lui, vous verrez!
Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine naïveté, aimable mais effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, après un mois ou deux d'examen. Il n'en faut même pas tant à des gens plus clairvoyants et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que cela vous est égal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du parti républicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne sais; mais nous avons une disposition tout opposée. Vous n'avez pas besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le juger propre à l'oeuvre sainte.
Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu privé, un homme aimable et bon; je le défendrais comme tel avec chaleur contre ses ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins. J'ai plusieurs amis dont je ne goûte pas les idées, dont je n'approuve pas la conduite, et que j'aime pourtant et à qui je suis très dévouée, dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action générale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais d'une rigidité farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la liberté de ces hommes-là; mais je ne voudrais pas qu'une mission leur fût confiée, et rien ne me ferait transiger là-dessus, ni la considération de leur talent, ni celle de leur popularité (la popularité est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilité momentanée. Je ne crois pas à l'utilité momentanée. On paye cela trop cher le lendemain, pour qu'il y ait une utilité réelle.
Voilà donc, pour la France, le chef de l'association politique formée sous le titre du Proscrit[1]. Il est possible que la nuance que cet homme représente soit la seule possible en fait de gouvernement républicain immédiat: on doit respect à cette nuance pendant un certain temps.
Je ne la combattrais donc pas, si j'étais homme et écrivain politique, tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous serions en présence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon coeur, mon âme et mon talent à son service. Je m'abstiendrais jusqu'au jour où ce parti deviendrait le persécuteur avoué et agissant d'un parti plus avancé qui représenterait davantage la raison et la vérité par le peuple. Ce jour, hélas! ne se ferait pas longtemps attendre.
Votre âme ardente me répond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais s'abstenir, pas une heure, pas un moment!
Je sens la beauté mais non la vérité rigoureuse de cette réponse; je crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir pendant un temps donné. Les uns y sont poussés par leurs passions, les autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien pénétré de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui régissent les destinées humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains jours, et se dirait «J'ai dans mon âme une vérité supérieure à celle que les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables de l'entendre.»
C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empêcher. Les idées ont toujours le droit de lutter contre les idées. Seulement, il y a des temps où les hommes ne doivent pas combattre contre certains hommes; sans motifs puissants et pressants.