J'ai reçu vos deux lettres de Rome.

CCCIV

AU MÊME

Nohant, 26 juillet 1849.

Mon frère bien-aimé,

Je vous ai écrit hier, j'ai envoyé à un ami que j'ai à Toulon et qui m'avait donné avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui écris de nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son adresse pour qu'il aidât à notre correspondance. A présent, que j'aime bien mieux vous savoir plus près de moi! Ce sera, comme je vous l'écrivais, à Victor Borie, à la Châtre (Indre), que vous ferez bien d'adresser vos lettres. La curiosité inquiète de la police pourrait me priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte.

Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces détails, je vous demandais dans cette lettre envoyée à Toulon, si vous aviez besoin d'argent; car, en de pareils événements, on peut se trouver surpris et empêché d'aller où l'on veut, faute de cette prévision matérielle. Nous sommes d'ailleurs tous ruinés, et nous ne sommes pas de ceux qui out sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que ce peu est à vous.

Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pensé devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands devoirs et que vous aviez sujet d'être calme. Oui, je crois que vous êtes calme comme les anges, et, si vous ne l'étiez pas, vous seriez ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle mission. Si vous avez échoué politiquement, c'est que la Providence voulait s'arrêter là, et que ce grand fait doit mûrir dans la pensée des hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux.

Non, les nationalités ne périront pas! Elles sortiront de leurs ruines, ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui les égorgent; donc, ils sont plus heureux.

Et, pourtant, malgré soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux.