Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi d'être Française. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci.
Je vis toujours calme et retirée à Nohant, en famille, aimant et sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes Mémoires, interrompus par un grand dérangement dans ma santé. Grâce à Raspail, j'ai été mon propre médecin et je me suis guérie. Jamais, depuis dix ans, je n'avais eu la force et la santé que j'ai enfin depuis deux mois. Voilà ce qui me concerne matériellement; mais, moralement, je suis bien sombre dans le secret de mon coeur. Je tâche de ne pas penser, j'aurais peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre humain, que j'ai tant aimé, que j'ai oublié de m'aimer moi-même. Mais je ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande à Dieu, et il me la conservera.
D'ailleurs, vous êtes là, dans mon coeur, vous, Barbès et deux ou trois autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de toutes les misères et de toutes les méchancetés de ce siècle. Donc, la vérité est incarnée quelque part; donc, elle n'est pas hors de la portée de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais.
Oui, je vous écrirai longuement; mais, ce soir, je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus occupée de vous que de tout au monde. Écrivez-moi aussi. Ce n'est pas vous qui avez besoin de courage, c'est moi.
Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sûr.
CCCV
M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS
Nohant, 21 septembre 1849.
Mon ami,
Je trouve enfin une occasion pour vous écrire. Elle se présente à moi; car, loin de tout comme je suis, et n'osant guère me fier à la poste, je ne sais souvent à qui m'adresser pour parler à ceux que j'aime.