Cela n'a pas l'intention d'être une calomnie, je le sais; mais c'est un ridicule gratuit que vous voulez prêter à un homme non moins respectable que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins sacrées qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe proscrit? Je suis sûre qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop écouté le penchant ironique qui est la qualité, le défaut et le malheur de la jeunesse en France.

Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjouée à propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est très jolie, mais sans aucun fondement.

Enfin, la modestie me force à vous dire que je n'improvise pas tout à fait aussi bien que Liszt, mon ami, mais non pas mon maître: il ne m'a jamais donné de leçons et je n'improvise pas du tout. Le même sentiment de modestie m'oblige à dire aussi qu'on dîne fort bien en blouse à ma table et que je n'ai pas tant d'élégance et de charme que vous voulez bien m'en supposer. Là, il m'en coûte certainement de vous contredire; mais je crois que cela vous est fort égal, et qu'en me prenant pour l'héroïne d'un roman plein d'esprit dont vous êtes l'auteur, vous ne teniez pas à autre chose que montrer le talent et l'imagination dont vous êtes doué.

G. SAND.

CCCX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 10 mars 1850.

Mon ami,

J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai écrit, bien que j'aie perdu plus de santé et de force physique. Mais ce qui me donne patience, c'est justement que je ne me sens plus cette énergie matérielle qui résistait à tous les coups. A présent, je n'aurai qu'à me laisser faire pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est un crime de s'en aller volontairement. Je persiste à croire que nous avons tous cette liberté, ce droit de protester contre la vie, telle que l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des sociétés fausses et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, où eût été le mal? Tous ces suicides qui ont marqué les années scandaleuses et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son importance et qui a eu son effet?

Quand les premiers chrétiens se jetèrent dans les thébaïdes, n'était-ce pas une manière de se tuer et de protester contre la corruption et les violences des sociétés? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en prison et dans l'exil, apprendrait que Barbès et autres ont mis fin à des jours intolérables, où serait le mal encore une fois? Moi, je suis toujours plus frappée des actes de désespoir que des résistances héroïques, et j'ai plus appris à haïr l'injustice en voyant la mort volontaire de certains anciens qu'en lisant les écrits des inébranlables stoïques.