Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque vous appréciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques êtres qui ne vivent que par vous, c'est là ce qui me manquera probablement. Et puis à quoi bon, puisqu'on meurt sans cela?
Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous écris. Les lettres, surtout les lettres espacées, sont plus sombres que la vie courante, parce qu'elles résument certain sentiment suprême, certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on se recueille pour ouvrir à un ami le fond de son coeur. Dans la vie courante, rien ne paraît. On a des habitudes de gaieté, parce qu'en France surtout la gaieté, la légèreté apparente est comme une loi de savoir-vivre. Dans certains milieux particulièrement, il faut toujours savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des artistes, avec des personnes jeunes; on s'amuse chez moi et j'y suis toujours gaie.
J'y suis heureuse et très tranquille si l'on n'apprécie que les relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans ma secrète appréciation de toutes ces choses qui paraissent si divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon âme des cordes si lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que vous peut-être ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin.
Vous êtes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos élections sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'espérance. Ils disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse jusqu'aux prochaines élections générales et qu'alors la majorité sera dans le sens de l'avenir républicain. Je le crois aussi. Mais cela ne rendra pas la vie à ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de l'indécision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous êtes religieux.
Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me soumettre au mal accompli, à ce passé que Dieu lui-même ne peut réparer, puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une blessure incurable.
Cher ami, ne perdez pas votre temps à répondre à mes tristes lettres et à réfuter ce que vous regardez comme mes hérésies. Aimez-moi, et envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous et me dire que vous vous souvenez de moi.
CCCXI
AU MÊME
Nohant, 4 août 1850.
Cher, j'ai reçu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie Caroline. Je sais que sa soeur est ou a dû être auprès de vous. Qu'elles sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir où le coeur les pousse! Cela vous a donné un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas besoin qu'on vous dise que vous êtes aimé, estimé, vénéré; mais vous êtes sensible à l'affection, parce que vous la ressentez en vous-même.