Cher enfant,

Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin, je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe, je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé. J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la mer, on trouve cette atmosphère calme.

Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval de charretier en nenfort), par un clair de lune splendide, sur une route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.

J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été détemcée en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui, mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique? Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot, songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te bige mille fois.

CDLXXXIX

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Chambéry, 5 juin 1861.

Mon cher enfant,

Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours. Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une vraie prodigalité de la nature.

Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice serait satisfait.