Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux éditeurs, qui veulent toujours des noms patronnés pour écouler leur marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y et ne craignez rien.

Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous toujours quand vous avez le temps.

G. SAND.

DXXV

AU MÊME

Nohant, 7 février 1863.

Cher enfant,

Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitiés, joie de toute la famille. Je n'étais pas inquiète du tout, moi: je savais qu'il y avait dans la pièce un fonds d'intérêt et d'émotion de nature à être compris par tout le monde; et une moralité à ne choquer personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui prouve au spectateur payant qu'il n'est pas volé.

Pour le succès de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le savoir; cela dépend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'être contents, parce que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour.

Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d'en subir. Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle quelques amis vrais et chauds, qui entraînent, à point et à propos, le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et dévoués sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-être d'elle-même.