Il n'y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte déjà, puisqu'il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C'est la pensée qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours d'inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous avait porté bonheur.

Nos amis ont dû partir aujourd'hui. Comment? avec quels égards ou quelles duretés? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une manifestation. Je les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d'une chose: c'est qu'ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de douceur et d'humanité quand même, qu'à travers tant de chagrins, nous nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux; mais ils l'ont bien deviné, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est là leur consolation.

Et, toute la journée, tous les jours, j'ai parlé de vous, avec mon fidèle tête-à-tête. Nous nous disions combien sont imprévues les éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d'avoir à gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que ce fût.

C'est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d'une époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la liberté d'être honnête homme, et on est tenté d'aller, comme Alceste, le chercher au milieu des bois.

Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous réconforter, c'est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut encore quelque chose.

Bien à vous de coeur et d'affection.

GEORGE SAND.

CDXXX

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A TURIN [1]

Nohant, 17 avril 1858.