G. SAND.
[1] Pour les Masques et Bouffons. [2] Charles-Edmond.
CDXL
A M. FERRI-PISANI, A PARIS
Nohant, 21 octobre 1858.
Cher monsieur,
Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier à un tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec les franges assorties au meuble de Bellevue. Quand j'ai commencé ce travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il lui passerait par la tête d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne: autrement, j'aurais composé tout ce qu'il y a de plus romain. Mais, en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j'ai vu le meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse; en lui faisant agréer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes.
Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez bien voulu vous charger de faire expédier l'affaire le plus tôt possible et je la mets sous vos auspices. J'espère que la formule de considération de mon pauvre vigneronne paraîtra pas irrespectueuse au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus respectueux. C'est décidément à Jemmapes qu'il désire se fixer; mais il eût fallu sans doute qu'il désignât la localité. Comment eût-il pu le faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a réexpédié en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait là les dix-huit vingtièmes des terres à concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa demande en règle?
Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement et simplement un très bon choix aux autorités locales compétentes, suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau qu'aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez incidemment ce détail), une masse de colons espagnols écartaient à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait sérieux. Patureau, qui n'est pas guerrier, a donc reculé devant la lutte; c'est pourquoi il n'a pas persisté dans le désir d'être le voisin de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des Arabes.
A cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l'effet d'un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez bien la faire remettre à M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est chargé de la faire tenir au ministre.