Il me reste à vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On m'écrit que le tracé du chemin de fer d'Alger à Blidah et Oran, soutenu par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si cela était, sachant combien je m'intéresse à lui, je suis sûre que vous auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j'ai du caractère et de la position de M. Sarlande, à lui servir d'avocat auprès du prince pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'écrit aussi qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous, avant tout, qu'on leur garantisse tout de suite l'intérêt de cinq pour cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables de l'Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de bureau du ministère, offre à l'État cet avantage, de ne demander la garantie d'intérêts qu'au fur et à mesure de l'exécution des travaux. Enfin, comme c'est grâce à la persévérante et intelligente réclamation de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations qu'il représente, qu'elle l'a emporté dans un esprit sérieux et attentif comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.

Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'à aucun prix je ne voudrais faire le métier d'importun, qui consiste à demander ce qui ne peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu'elle soit, dans l'ennuyeuse nécessité de dire non.

Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle d'ennuyeuse et que celui d'ennuyé soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier, s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande, ancien avocat, s'exprime très clairement et est si bien au courant des questions relatives à cette affaire et à l'Algérie en général, que, dans tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l'écouter une demi-heure.

Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur à longueurs; mais ma reconnaissance est aussi durable que mon style est durant. Endurez-le avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes sentiments bien affectueux.

Maurice vous prie d'agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[2], quand, plus heureux que nous, vous la verrez.

GEORGE SAND.

Je joins à la demande de Patureau au ministre, la demande au même effet qu'il a cru devoir adresser au préfet de l'Indre. Je pense que cette demande renvoyée par le ministre audit préfet, aura du poids, tandis qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.

[1] Alors secrétaire du prince Napoléon. [2] Madame Frédéric Villot.

CDXLI

A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS