Nohant, 20 novembre 1858.

Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me touche; merci mille fois!—Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1]. Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai été de leur avis, en leur entendant dire qu'il y avait là injure personnelle et calomnie à la vie privée.

Mais je ne voulais que la réparation nécessaire à tout individu attaqué, dont le silence pourrait être regardé comme un aveu des turpitudes qu'on lui prête. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit, appeler à mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusée d'abord parce que, dans l'espèce, la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'était plus de bruit qu'il ne fallait, même en restreignant ce bruit à la localité. J'ai prié mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait, ils m'ont donné raison, on m'a désigné l'avoué et l'avocat. Ceux-ci ont accepté le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus temps d'y revenir.

Que vous dire de moi, maintenant, à propos de théâtre? je ne sais pas. C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je médis encore quelquefois, sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-être en pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites, c'est peut-être bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses, ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'écrivait dernièrement: «Que faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses littéraires, il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont qu'amusantes, il dit que ce n'est pas littéraire.» Le fait m'a paru constant dans ces dernières années. On se plaignait de voir toujours la même pièce; mais toute idée nouvelle était repoussée. Que faire? N'y pas songerai écrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand même.

Mon pauvre Maurice vient d'être très souffrant, moi par contre-coup.
Nous revoilà sur pied, lui au physique, moi au moral.

Je lis la Correspondance de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme de bien et de coeur à travers cet ultramontain passionné. Et pourtant c'est bien le même homme placé à un autre point de vue que celui où nous l'avons connu. Bonsoir, cher ami; à vous de coeur toujours.

G. S.

[1] Ce Breuillard était un inconnu de province qui avait publié contre George Sand un écrit diffamatoire.

CDXLII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS