La chose finie, j'ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai été l'objet d'une manifestation dont je peux dire que j'ai été reconnaissante, parce qu'elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste: on m'a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné.

J'ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre, et j'ai été seule l'objet de cette préférence. Il n'y avait pour les autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m'a fait promettre de te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce que c'était comme un mouvement général d'estime, pour le caractère, plus que pour la réputation.

Demain, Lina va voir sa mère; je vais lui faciliter toutes les allées et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer. J'aurai bien soin d'elle, tu peux être tranquille, et le plus vite possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous avons bien soif!

Embrasse pour moi les jènes gens, comme dit Lolo.

DCCIV

A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS

Nohant, 10 novembre 1869.

Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'écris au Mans, tu es peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c'est un rhume général, sauf les enfants. Ça n'a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec éclat le Théâtre Balandard, et de nous donner une pièce souvent interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois, a assisté à un premier acte; après quoi, on lui a dit que c'était fini et elle a été se coucher. Elle était figée d'étonnement et d'admiration, et disait toujours: «Encore! encore! j'en veux d'autres!» bien qu'il fut dix heures du soir; c'est la première fois qu'elle veille si tard. Elle est toujours merveilleusement gentille.

Mon jeu de Plauchut continue tous les soirs avec elle et dure une grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. A présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait dans son lit et qui crie toujours.

Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, à mon retour de Paris, qu'elle ne songeait plus à ce jeu; mais, dès le premier soir, quoiqu'elle n'y eût pas joué depuis deux mois, elle m'a dit: «Tu vas faire Plauchut.» Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux.