J'ai reçu l'almanach, qui est joliment bête, à commencer par moi[1].

En politique, je n'aime pas le rôle de Rochefort. Je n'aime pas cette adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: «Je prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c'est comme vous voudrez». S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui. Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n'y a pas d'ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux qui veulent la révolution sociale.

Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.

Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et l'Italie n'est pas prête à se passer de lui.

Si je t'avais su encore à Paris, je t'aurais chargé de remettre à Galli-Marié las muchachas que Berton nous a envoyées. Je les ai expédiées par la poste à la diva.

Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ça t'amusera de t'y promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.

Tout le monde t'embrasse tendrement. Écris-nous.

G. SAND.

[1] Almanach du Rappel, pour 1870.

DCCV