Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce une coquetterie? Ça parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de choisir entre les mille combinaisons de l'action scénique, qui peuvent varier à l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous.
Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d'en jouer. Il a ses hauts et ses bas; ses grosses notes et ses défaillances; au fond, ça m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien trouver en moi. C'est l'autre qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du tout.
Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: «Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir vibrer.»
Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser faire l'autre plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue. L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments; mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans la lumière.
Vale et me ama.
DCXXI
AU MÊME
Palaiseau, 30 novembre 1866.
Il y aurait bien à dire sur tout ça, cher camarade. Mon Cascaret, c'est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a dit: «: Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail.» Et il travaille. Elle lui a dit: «Gardons nos puretés l'une pour l'autre.» Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui l'étouffe; mais il se fait un grand idéal de l'amour, et pourquoi lui conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son mérite à le garder?
Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de toute façon, et nous poussons nos racines et nos branches où et comme nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles. Se développer dans tous les sens, vous dites? Pas à la fois, ni sans repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mènent tout à la fois, tout est manqué. Si l'amour est pour eux un petit pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, à la bonne heure; mais, s'ils ont le plaisir immense, touchant à l'infini, et le travail ardent, touchant à l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et le sommeil.