Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron. Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal l'amour. Il a dû avoir quelquefois—on peut compter ces émotions-là dans la vie—l'extase complète par le coeur, l'esprit et les sens; il en a connu assez pour être un des poètes de l'amour. Il n'en faut pas davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des petits appétits les briserait.
Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue; comme il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme ses entraînements vers les choses qu'il examine et pénètre seront rares et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait qu'il ne peut se livrer sans s'anéantir, et comme une profonde pudeur dés trésors de son âme l'empêche de les répandre et de les gaspiller. L'artiste est un si beau type à faire, que je n'ai jamais osé le faire réellement; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle, et trop compliquée, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ça pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine.
Où est le modèle? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu à fond qui n'eût quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque côté par où cet artiste touchait à l'épicier. Vous n'avez peut-être pas cette tache, vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je touche au pédagogue. J'aime à coudre et à torcher les enfants, je touche à la servante. J'ai des distractions et je touche à l'idiot. Et puis, enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la manifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature. Quels? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n'est pas dans votre sujet actuel et je ne dois pas vous en distraire.
Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant, et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant! c'est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse.
Bonsoir, cher frère; mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne à Paris lundi. Je vous embrasse bien fort. Travaillez bien.
DCXXII
A M. THOMAS COUTURE, A PARIS
Palaiseau, 13 décembre 1866.
Cher maître,
Votre ouvrage soulèvera, je crois, des tempêtes, et déjà on veut m'en rendre solidaire. On annonce que ma préface est prête. Cela n'est pas, et, réflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignoré la partie qui est toute de critique, et même après avoir écouté la lecture de plusieurs fragments, je vous ai dit oui. Pourtant je vous conseillais de faire de votre ouvrage un traité, sans vous lancer dans l'appréciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez persisté, c'était votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifié votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pensé depuis, le fond reste le même, il n'en pouvait être autrement.