Ne pourrions-nous pas dire que la science géologique est encore dans l'enfance, puisque nous voyons ses plus grands révélateurs avouer leurs incertitudes et n'obtenir de véritables progrès que par la voie de l'induction? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des révolutions dont elle ignore le détail exact et rigoureux ont pu faire pénétrer la dépouille des races humaines antérieures? Ne découvre-t-elle pas tous les jours des empreintes dont elle n'a pas encore pu reconstruire la cause organique, ou n'en découvrira-t-elle plus?

Et d'ailleurs, a-t-elle saisi, prévu et reconstruit, dans des calculs sans appel, les causes de dissolution de certaines poussières à des moments donnés de la tourmente atmosphérique, ou de la fusion minéralogique? Quand, du sein des profondeurs inconnues de l'abîme sont sorties, à l'état de pâte, les chaînes de granit et de calcaire qui ont élevé jusqu'aux nuages, jusqu'au séjour des neiges leurs incroyables mélanges d'agrégats et de combinaisons diverses, que n'ont-elles pas broyé, dissous, englouti, anéanti on transformé, ces opérations chimiques et physiques de la création successive?

Nous ne posons pas de bornes à la science dans l'avenir. Nous croyons qu'elle viendra, par un admirable accord de preuves, expliquer un jour les prétendues rêveries que nous regardons comme les mythes profonds de l'origine de l'être intelligent. Jusque-là, nous n'avons pas le droit de mépriser les fables que les esprits les plus sérieux ont tant méditées, et que l'on ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans ivresse, à moins que, comme au siècle dernier, on ne prenne le parti d'en rire, ce qui est plus facile que concluant.

Le récit que nous allons offrir au public n'a pas la prétention d'être autre chose qu'une œuvre de notre imagination. Ce n'est pas à nous qu'il aurait bonne grâce à demander autre chose. Cependant l'imagination a sa limite dans un certain cercle d'inductions admissibles, et l'on peut même dire qu'elle ne se sent à l'aise dans le roman que quand elle a pu bâtir d'avance un mur protecteur entre elle et la folie. C'est à cette seule condition que le lecteur, personnage éminemment raisonnable, puisqu'il représente le bon sens général, veut bien consentir à la suivre.

Il est bien entendu qu'en présentant, à travers notre fiction personnelle, un certain ordre de faits, nous ne prétendons pas le faire admettre sous la forme où il nous est apparu; mais nous rappellerons au lecteur quelques-unes des formes que lui donne l'antiquité.

Une des plus frappantes, parce qu'elle répond, pour ainsi dire, à un besoin de la raison, est la notion traditionnelle de la race antélunaire, appelée ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la lettre des croyances, elle avait précédé l'apparition de la lune dans les cieux; parce que, suivant ceux qui s'attachaient à l'esprit, elle avait occupé la terre à l'époque où sa surface n'était qu'une vaste forêt impénétrable au rayon des astres. Cette race, née du chêne, mère ou aïeule de celle qui était née du rocher, a porté les noms de géants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d'anges, de démons, de gnomes, de fées, d'éons, de dews, d'égrégores, de dives, etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la désigner, acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme indiquant une origine commune à tous les êtres intelligents émanés du sein de Dieu.

Dans toutes les théogonies, cette race, ou plutôt ces races, car on en supposait plusieurs successivement créées et disparues, ont laissé l'impression d'une puissance terrible, surnaturelle, finissant dans la rage des combats, sous l'implacable main, non des faibles mortels, mais des dieux vengeurs. Selon les poëtes antiques, qui tous furent des théologues, ces races étaient nées de divers éléments. Les unes étaient filles du Feu, les autres de l'Air, etc. Il était de la nature de l'imagination humaine, toujours si logique dans ses aberrations et si pénétrante dans son ignorance, de reconstruire un monde intellectuel organisé, présidant à toutes les phases de la création terrestre; et si l'on peut supposer que les formes données à ces intelligences furent des rêveries poétiques, il est cependant impossible de nier quoi que ce soit d'un passé où nul n'a pu pénétrer que par les yeux de l'esprit.

Laissons donc à Dieu seul la claire vision du secret des siècles comme de celui de l'éternité. Nous ne serons ni impies, ni insensés, ni adonnés à la magie, en établissant simplement quelques inductions tirées du principe même de la raison dans la foi.

Dieu, présidant à toutes les créations de l'univers infini, ne dut jamais en abandonner aucune aux simples évolutions de la matière. La matière, privée du souffle de la vie spirituelle, n'existe en aucun temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dépôts de vie organique qui n'attendent que les combinaisons nécessaires (l'hymen divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers à l'éclosion d'une vie nouvelle. Là où la vie est inerte, elle n'a pas cessé d'être. Elle sommeille, ou elle attend; et que la vie repose ou s'arrête, qu'elle s'agite mécaniquement ou qu'elle ait conscience de sa volonté, qu'elle rêve ou qu'elle pense, qu'elle engendre ou qu'elle aime, toujours l'amour divin plane sur elle, la résout, la remanie, la protége et la perpétue.

Mais si l'amour divin préside sans cesse à ces évolutions de la substance, il est difficile de concevoir que, dans une création déjà formée, déjà plantureuse, déjà occupée par la vie organique, le type supérieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent. L'apparition tardive de l'homme sur la terre riche, belle et parée d'animaux et de plantes, ne s'expliquerait que par une occupation d'hommes antérieurs ressemblant à l'homme par les traits essentiels du corps et de l'âme, mais appartenant cependant à une organisation dont la force vitale se puiserait dans une autre atmosphère, dans un autre genre d'alimentation, d'habitudes et de besoins. C'est probablement ce que pensait saint Clément d'Alexandrie; c'est ce que pensèrent beaucoup de savants rabbins. Enfin, c'est une croyance générale qui, raisonnée, devint une opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si Dieu créerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils répondaient: «Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa puissance oisive? Dieu est créateur dans toute son éternité.»