Les mythes banians mènent les premiers fils d'Adam dans ces contrées lointaines, et racontent d'une façon romanesque leurs mariages. Ils étaient quatre d'humeur différente. Bramon tenait de la terre; il était d'un esprit sérieux et mélancolique. Dieu lui confia le livre des lois divines et l'envoya vers l'Orient: il y trouva une femme grave et pieuse comme lui, qui l'agréa pour époux et fut la mère d'un grand peuple.—Cuttery, second fils d'Adam, tenait du feu: il avait l'esprit martial et guerrier. Dieu lui donna une épée et l'envoya vers l'Occident. Il y rencontra l'épouse qui lui était prédestinée; mais elle ne se rendit point sans combattre, car elle était forte et armée comme lui.

Le troisième fils d'Adam était Schudderi; il tenait de l'eau. Son esprit était doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et, le destinant au commerce, l'envoya vers le Septentrion. En chemin, il ramassa des perles et des diamants, et c'est par là qu'il gagna le cœur de celle qui devait peupler le Nord avec lui.

Le quatrième fils d'Adam, Urise, tenait de l'air. Il avait l'esprit ingénieux, subtil et porté aux arts. Dieu lui donna des instruments de mécanique et l'envoya au Midi. Il y bâtit un palais magnifique au bord de la mer. La femme qu'il cherchait vint admirer cette merveille; mais, pudique ou méfiante, elle se retira aussitôt qu'il descendit pour lui parler. Il la suivit et la persuada par de douces paroles.

Cette genèse indienne doit être charmante dans l'original. On y voit les quatre types du prêtre, du guerrier, du commerçant et de l'artiste nettement dessinés, et j'imagine que les quatre types de femmes sont le symbole des quatre principaux types de nations qui reçurent, de la famille du premier législateur, la civilisation descendue peut-être des sommets bénis de l'Atlantide.

Le champ est donc ouvert à l'imagination, et il ne tient qu'à toi, lecteur, de rêver ton Éden et ton poëme. Cherchons-le ensemble.

Et d'abord, serons-nous préadamites? J'avoue que, pour mon compte, je me risquerai de bon cœur dans cette croyance de saint Clément d'Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux, des plus charmants esprits qui aient honoré les lettres et la philosophie.

Tout le monde sait en quoi consiste l'hypothèse des préadamites. Selon eux, les Adams des diverses cosmogonies ne seraient ni le premier ni le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous auraient devancés sur la terre. Plusieurs autres types seraient appelés à nous succéder.—En d'autres termes, avant que la terre fût un séjour approprié à l'existence de l'homme organisé tel que nous le connaissons, ce théâtre de la vie ayant déjà subi des modifications successives, la sagesse divine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait éclore des êtres non pas identiques, mais analogues à l'homme de nos jours: c'est-à-dire des serviteurs intelligents de la pensée divine, des espèces d'hommes, rois de la création particulière dont ils étaient environnés, agents débonnaires ou terribles du progrès éternel, habitants nécessaires de cette station sur la route des cieux que nous appelons notre monde.

La science géologigue se croit fondée à donner un démenti formel à cette supposition. Son grand argument n'est pas l'impossibilité où l'homme serait de vivre dans les conditions antérieures à son existence actuelle, puisque avec un léger effort d'induction elle peut supposer des habitants dans les autres astres où les conditions de la vie sont très-différentes, et que, pour admettre des hommes antérieurs à nous, il faut faire un effort d'imagination beaucoup moindre. Supposez, par exemple, une modification nullement monstrueuse, peu apparente peut-être, dans les organes respiratoires, dans le système nerveux, dans la nature des tissus, dans la qualité du sang. Mais la science est positive, ce qui la rend très-bornée, aussi bornée que le témoignage des sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle doit (il faut lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matérielles, palpables, de tout ce qu'elle avance. La preuve par le fait lui manquerait donc jusqu'ici pour accepter l'hypothèse du préadamisme, la preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposées de l'écorce du globe, les ossements fossiles des animaux dont les traces ont disparu. Elle n'y retrouve pas ceux de l'homme, ni d'aucun être qui semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les âges antérieurs à son apparition sur la terre[7].

[7] On trouve cependant des crânes fossiles de Peaux-Rouges et de nègres éthiopiens.

Serons-nous donc arrêtés par l'absence de la preuve par le squelette, quand la terre entière nous raconte la preuve par l'esprit? quand toutes les traditions nous parlent de nos ancêtres mystérieux et nous transmettent leurs révélations, leurs influences, leurs noms et leurs figures symboliques?