Avouons d'ailleurs qu'il nous en coûterait à tous, du moins à tous ceux d'entre nous qui cultivent l'idéal dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, de renoncer à ce beau jardin de la création, à ces mœurs paradisiaques du premier âge de notre race, à cet Éden enfin qui a été le rêve et comme le poëme de notre enfance, depuis la première rédaction des souvenirs de l'humanité jusqu'à nos jours.
Est-il bon de mépriser cette tradition, ce vague souvenir peut-être d'un paradis perdu, que notre imagination se représente sous l'aspect qui plaît à chaque nature d'esprit, et où l'âme s'attache instinctivement jusqu'à se sentir navrée d'un étrange et mystérieux regret? La tradition est un des éléments de notre croyance; elle répond au sentiment, qui est une des puissances de notre être. Admettons donc un âge d'or, rentrons par l'imagination dans la forêt primitive de Jean-Jacques Rousseau, dans l'Atlantide de Platon, dans ce jardin de délices des Orientaux, où l'homme conserva la pureté angélique, les uns disent cinq cents ans, les autres une demi-journée. Les traditions ont pris, chez les Orientaux surtout, des formes allégoriques si nombreuses et si variées dans leur unité de plan, que si l'on veut recomposer le poëme du Paradis perdu (Milton a puisé dans toutes ces sources), on n'a que l'embarras du choix.
Voulez-vous que les premiers ancêtres du genre humain s'appellent Evenor et Leucippe? Écoutez Socrate, un récit très-peu vraisemblable et cependant très-vrai, s'il faut en croire Solon, le plus sage des sept sages: «L'Atlantide est une île enchantée, au centre de laquelle est une petite montagne habitée par un de ces hommes qu'on dit sortis du sein de la terre.» Neptune entoura de retranchements la colline d'Evenor, par jalousie sans doute, car il était épris de la belle Clyto, fille unique de ce fils de la terre. «L'île fournissait en abondance tout ce qui était nécessaire à la vie… Il y avait des mines d'orichalque, métal qu'on ne connaît plus aujourd'hui que de nom, et qui ne le cède pour le prix qu'à l'or. La terre nourrissait une foule d'animaux tant domestiques que sauvages… on y voyait jusqu'à des éléphants.»—Les descendants d'Evenor, fils de Neptune, par l'hymen de ce dieu avec Clyto, firent de l'Atlantide un royaume des Mille et Une Nuits. «Le temple de Neptune,» c'est toujours Platon qui parle, «revêtu d'une couverture d'or, avait un stade de long. Sa hauteur était proportionnée à son étendue, mais son architecture était d'un goût bizarre. On avait représenté, dans le sanctuaire, Neptune debout sur un char attelé de six chevaux ailés, d'une telle stature, que la figure touchait à la voûte de l'édifice; autour du char étaient cent Néréides assises sur des dauphins… Les archontes furent, pendant un grand nombre de générations, justes, puissants et heureux. A la fin, le luxe amena la dépravation des mœurs et le despotisme… Jupiter, indigné, et résolu à punir les crimes des Atlantes, convoqua les immortels au centre de l'univers, là où il contemple toutes les générations, et quand ils furent assemblés…»
Le reste du texte manque; mais cette colère de Jupiter, père des humains, ne présage-t-elle pas l'exil de l'Éden, le paradis perdu? D'après cette version, que Platon dit avoir été communiquée à Solon par un prêtre de Saïs, on ne voit pas que le premier homme ait perdu l'innocence céleste; mais le dieu Neptune remplace le serpent tentateur; il séduit, non pas la femme, mais la fille d'Evenor; il élève ses enfants dans un paradis retranché qu'il peuple ensuite de sa descendance; mais, en même temps qu'il a donné aux hommes nouveaux de sages lois et beaucoup de science, il les livre à la corruption des richesses et appelle ainsi sur leur tête les foudres de Jupiter.
Les talmudistes ont une foule de variations sur le thème sacré de la Genèse. Les rabbins disent que le premier homme était si grand, que sa tête touchait le ciel. C'est un symbole de la grandeur intellectuelle et de l'essence divine de la créature. Les anges en furent jaloux, et Dieu réduisit la taille de l'homme à mille coudées de haut. Il approchait encore de la nature des anges, il avait connaissance de Dieu et de ses attributs, «il n'ignorait même pas le nom incommunicable de Dieu; car Adam ayant imposé le nom à tous les animaux, Dieu lui demanda: Quel est mon nom? Adam répondit: Jehovah, celui qui est[5]…»
[5] Dom Calmet.
«… Quelques-uns se sont imaginés qu'Ève était le fruit défendu auquel Adam ne pouvait toucher sans crime…;» que Caïn était le fils du serpent…; que les génies ou les esprits sont nés d'Adam et de sa première ou seconde femme, nommée Lilith.
«Certains hérétiques, dits ophites ou serpentins, croyaient que le serpentin tentateur était Jésus-Christ, et ils nourrissaient un serpent sacré[6].»
[6] En somme, le révérend dom Calmet ayant rapporté le chapitre de la Genèse, dit: «Voilà tout ce que Moïse nous apprend de ce premier père; mais les interprètes n'en sont pas demeurés là. Ils ont formé mille questions sur son sujet. Il est vrai qu'il n'y a aucune histoire qui fournisse un plus beau champ aux questions sérieuses et intéressantes.»
On sait le culte du serpent dans toute l'antiquité, et comme quoi il était le symbole, non du mal, mais de la science.