L'homme, né sociable, devait aspirer à la société dès ses premières manifestations dans la vie: mais les sociétés devaient-elles réaliser l'association d'intérêts positifs d'une ruche ou d'une fourmilière? Non; l'homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins d'association l'amour étendu à tous les objets de sa vie, Dieu, la famille, la patrie, l'humanité.
Ces divers amours n'en font qu'un dans l'âme complète. Ils s'alimentent les uns par les autres, et quand l'âme en laisse périr un seul, tous les autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet était donc en germe dans le sein du premier homme, autrement il n'eût pas été homme.
LE PARADIS TERRESTRE.
Mais nous faisons-nous une idée bien logique de la création en adoptant la tradition mythique d'un premier homme, et en voyant naître à ses côtés une première femme qui va remplir à elle seule, avec lui seul, la terre de sa postérité? Les traducteurs compétents trouvent, dans la Genèse même, un sens collectif au nom d'Adam. Mais nous n'avons pas à discuter les sources de la croyance générale sur le terrain de la théologie. D'autres l'ont fait avec tant de science, de grandeur et d'équité que nous n'y saurions rien ajouter, et le sujet est trop vaste pour en rien extraire.
Contentons-nous de remonter, par la conscience, à la sagesse de l'œuvre divine. L'homme isolé de l'homme aurait-il pu vivre un jour ici-bas? Les anachorètes portaient au désert la notion, le souvenir et la pensée incessante de l'humanité. C'était pour fuir ses égarements, pour pleurer sur ses douleurs, pour prier Dieu de lui pardonner, qu'ils se retiraient dans la solitude. Mais l'homme, enfermé dès sa naissance dans une solitude, même dans une solitude enchantée, l'homme ne faisant qu'un avec une compagne aussi dénuée que lui de la notion de l'humanité collective, eût-il pu reproduire des êtres intelligents et sociables? Non, il n'eût pu donner la vie à des hommes, n'étant pas homme lui-même.
Les hommes, selon nous, ne sont donc pas entrés par un couple isolé dans la vie, comme des types dans une collection. Les mêmes conditions nécessaires d'existence venant à régner pour eux sur la terre, ou sur une notable portion de la terre, l'espèce y a été appelée par le vœu créateur en masses plus ou moins imposantes. Une seule graine peut bien envahir un champ, un seul nid peut bien peupler une forêt, mais l'homme n'est ni plante ni bête. Il a une âme plus étendue qui meurt quand un amour, plus étendu que celui qui a pour but unique la reproduction, ne vient pas la féconder.
Les hommes et les femmes ont donc dû éclore par groupes sur les sommets de la terre, aussitôt que le sol, l'air et les fruits se sont harmonisés avec les conditions de la vie humaine. Couronnement de la création, les premiers humains s'y sont trouvés répandus comme les fleurs d'une guirlande qu'une main divine rapproche pour les réunir.
Et cette main divine qui tressa la couronne, c'est l'attraction de l'amour réciproque qui appela à se rassembler en sociétés les groupes épars de la famille humaine.
Quelles furent ces sociétés primitives auxquelles, vu leur exiguïté présumée, on donne le nom de familles ou de tribus? L'homme d'aujourd'hui ignore leurs éléments, leurs formes et leur durée. Il ne les raconte que par des symboles bibliques ou mythologiques, qui tous leur attribuent une origine céleste placée dans le rêve d'un âge d'or.
L'âge d'or, disent les philosophes de notre temps, n'est pas derrière nous, il est en avant de nous. Si, par âge d'or, ils entendent un état complet d'innocence sans civilisation suffisante, je crois qu'il est derrière nous, et que nous n'y retournerons jamais. S'ils entendent un état de vertu éclairée, une notion complète de la vie amenant les hommes au véritable amour, ils ont raison, l'âge d'or est en avant de nous. Nous avons pour mission de développer ces germes qui couvaient, sans secousse violente, dans l'enfance de l'humanité candide, et qui ont germé depuis sans périr, au milieu des orages des passions et des apparentes déviations du progrès moral.