Quels sont les traits essentiellement distinctifs entre l'homme et les derniers anneaux de la chaîne de créatures qui l'ont devancé? Les métaphysiciens nous disent: L'homme est l'être qui pense, c'est-à-dire celui qui se connaît, celui qui peut dire moi. Les philosophes ajoutent: C'est celui qui cherche, c'est-à-dire celui qui a l'inquiétude et le besoin du progrès, en attendant qu'il en ait le désir et la notion. Les naturalistes disent: C'est celui qui parle, c'est-à-dire celui qui sait exprimer ses idées et ses volontés.
A nos yeux, ces trois points essentiels en appellent un quatrième. L'homme se connaît par l'intelligence; il peut ne chercher le progrès que par un besoin d'intelligence; il peut n'avoir trouvé la parole que par un effort de l'intelligence. Cette triple faculté de penser, d'agir et de parler peut partir d'un même foyer, l'amour de soi, l'intérêt personnel, l'égoïsme. J'oserai donc ajouter: l'homme est celui qui peut aimer, car il me faut l'homme complet, tel qu'il a été conçu par la pensée divine.
D'ailleurs, j'oserai encore dire que la différence de la pensée, de l'action et du langage de l'homme, avec la pensée, l'action et le langage des animaux ne me paraît pas établir une distinction assez tranchée entre l'homme et l'animal. L'animal, dans les espèces qui approchent le plus de l'organisation humaine, pense, agit et parle jusqu'à un certain point; et, dans les espèces les plus infimes, il y a encore des instincts de prévoyance et des codes d'association qui entraînent impérieusement la faculté de s'entendre par un langage quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas révélé le mystère de leurs manifestations individuelles. Là, l'industrie et l'activité règnent avec un ordre et une persistance dont le genre humain n'offre aucun exemple. L'instinct me paraît un mot bien vague pour expliquer cette uniformité de destinées providentielles des êtres non progressifs. Entend-on par là une loi fatale, résultat matériel de l'organisation? Il n'y a, dans aucune organisation, de résultats purement matériels. Toute action, tout vouloir vient de l'esprit commandant à la matière. Je ne puis donc voir entre l'industrie du castor et celle de l'homme qu'une différence du plus au moins; par conséquent, entre le langage de l'homme et celui du castor que la différence d'une grande extension d'idées à une extension plus limitée.
Et qui osera nous dire qu'aucune langue humaine soit aussi belle, aussi étendue, aussi variée que le chant mystérieux du rossignol? Si l'on considère ce chant comme une simple expression de joie et d'amour, où trouver une expression plus complète et plus pénétrante? Si ce n'est qu'une délectation musicale, l'oiseau est un grand artiste; si c'est un langage, l'oiseau est bien éloquent. L'homme l'écoute avec ravissement, et cette mélodie le transporte véritablement dans les rêves de l'Éden.
Si certains animaux nous paraissent muets, c'est que, ou nos perceptions ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s'entendent au moyen d'une pantomime encore plus insaisissable. Si d'autres nous paraissent répéter à satiété un cri ou un râle monotone, indice d'une volonté ou d'un besoin toujours les mêmes, c'est peut-être que nous ne savons pas l'écouter avec assez de délicatesse ou d'attention pour reconnaître une infinité d'inflexions différentes dans le son de cet instrument monocorde. Tout est mystère dans ce monde où nous ne pouvons pénétrer que par l'observation des faits extérieurs. Aussi les traits d'intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans une grande stupeur, et certains naturalistes, habitués à surprendre ces phénomènes, arrivent-ils insensiblement à mettre l'instinct de la brute au-dessus de l'intelligence humaine.
Pour moi, j'avoue que cela me paraît jouer sur les mots. Il n'y a pas de brute dans le monde organique un peu développé. Tout instinct est une part plus ou moins restreinte de l'intelligence émanée du même principe divin. Cette intelligence, admirablement départie à chaque espèce dans la mesure de ses besoins, produit dans la pensée, dans l'activité, dans le langage de chacune, des résultats analogues en ce qui touche aux instincts de conservation et de reproduction de l'espèce et de l'individu. Toutes, jusqu'à un certain point, savent dire moi, puisque toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin posséder leur non-moi. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de leur reproduction, soit en lui préparant des demeures d'une solidité et d'une commodité admirables, soit en le déposant dans des retraites et dans des conditions essentiellement favorables à son éclosion[4].
[4] Personne ne croit à l'amour maternel de la femelle du papillon, qui doit mourir avant de voir éclore ses pontes. Pourquoi, dans certaines espèces, se dépouille-t-elle le ventre, pour que cette ouate protége ses œufs contre le froid?
La véritable supériorité de l'homme n'est donc pas seulement dans son intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette supériorité à un point de vue matériel, il est vrai, mais avec des raisons fort spécieuses. A un point de vue moral, la pureté et la simplicité des grandes âmes peut encore plaindre les faux besoins du luxe orgueilleux de l'homme plutôt que de les admirer. C'est cette pensée qui faisait dire à Jésus cette sublime chose: «Voyez les lis des champs! Ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis, Salomon, dans sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un deux!»
Mais pour que l'excellence de l'homme au faîte de la création soit sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il faut regarder dans son cœur autant que dans sa tête et dans tous ses organes; il faut le vouloir tel que Dieu l'a fait ou l'a destiné à devenir, c'est-à-dire plus aimant, plus parfait dans l'amour que tous les autres êtres du monde qu'il habite.
En ceci, l'homme est vraiment plus que l'ouvrage de Dieu, il est le fils de Dieu. L'essence du principe créateur étant amour, depuis la formation brûlante du roc que nous habitons jusqu'à notre apparition sur ce globe transformé peu à peu en paradis terrestre, nous n'y avons été appelés que par l'amour et pour l'amour. La création matérielle s'étant reposée à cette heure-là sur la terre, un autre mode d'activité devait continuer l'activité éternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner à nos penchants dans la somme de liberté dont il nous dotait, sans nous munir d'une somme équivalente d'idéal divin. Il nous mit donc l'amour au cœur, non plus seulement la passion instinctive qui préside à la génération des êtres, mais un amour d'une nature plus exquise, aspirant à l'infini et par cela même émanant de l'amour divin.