Les premiers hommes ne furent pas muets, à moins qu'on ne les suppose inférieurs aux animaux, dont aucun n'est absolument muet. Ils eurent un langage élémentaire peu compliqué, mais complet dans la limite de leurs besoins d'affection, c'est-à-dire de domesticité et d'association. En outre, ils ne furent pas, même dès le premier jour de leur existence, identiquement semblables les uns aux autres dans l'ordre intellectuel. Nous ne savons pas du tout si les animaux inférieurs sont identiquement doués de la même dose d'instinct, dans une même espèce et même dans une simple variété. Nous sommes à même de remarquer qu'entre deux animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, nés du même couple, élevés de la même façon, l'un est d'un caractère tout différent de l'autre, celui-ci plus ardent, celui-là plus éducable; l'un doux et comme réfléchi, l'autre fantasque et comme tourmenté par le besoin de sa liberté. Mais si nous voyons ce fait, nous ne savons rien des autres faits analogues que la nature enveloppe d'un impénétrable mystère. Nous ne savons pas si telle araignée file et tisse sa toile avec plus d'adresse et de dextérité que telle autre araignée sortie du même nid; si telle ablette fuit avec plus de prévoyance et de prestesse qu'une autre la dent vorace du brochet. Quant à nous, comme nous ne pouvons nous décider à laisser au hasard la gouverne d'une chose, si petite qu'elle soit dans la création, nous voulons admettre que l'alouette qui cache bien son nid est plus intelligente que celle qui le laisse en vue du vautour, et que le vautour même qui découvre le nid échappé à l'œil d'un autre vautour est plus attentif et plus pénétrant que celui-là.

Que cela tienne, dans l'individu, à un développement plus ou moins parfait des organes propres à l'espèce, peu importe; les facultés diffèrent probablement chez tous les êtres appartenant à un type, de même que les types diffèrent les uns des autres.

A plus forte raison, les hommes durent naître plus ou moins bien doués d'organes appropriés aux dons des diverses facultés intellectuelles. Si on le niait, il faudrait les supposer inférieurs aux animaux. Et si l'on niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que l'homme, pour leur être supérieur, a dû naître en dehors de la loi d'identité.

L'homme n'a donc pas commencé par le mutisme, ni par l'absence d'individualité. A peine un ou plusieurs de ces êtres nouveaux eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que parmi ceux-ci, ou à côté de celui-là, apparut un être semblable à lui dans l'apparence générale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil d'esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les hommes ont donc été, dès le principe, éducateurs, et, sous la secrète et invisible inspiration de Dieu, révélateurs les uns aux autres.

On a fait, dans l'antiquité, de naïves recherches pour découvrir la langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s'est imaginé qu'il devait exister quelque part une langue naturelle. Il n'y a pas de langue particulière naturelle aux hommes, puisqu'ils ont reçu de la nature le don de se créer à chacun une convention de langage appropriée à leurs besoins et à leurs idées. Toute langue est donc une convention, et l'organe de la voix et de la prononciation étant susceptible de modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle à l'homme, c'est la langue de l'infini.

Chaque groupe d'hommes qui se trouva isolé au commencement inventa donc sa langue, sauf à la changer, à l'étendre ou à la modifier, selon que le groupe se grossissait d'éléments pris en dehors de lui. Ces groupes devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacun garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l'heureuse faculté de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l'univers. L'éducation fit ce progrès de rendre les langues communicables; mais déjà, à la création des premiers éléments du langage, l'éducation des hommes entre eux avait joué un grand rôle, et chacun, inventant une part de cette manifestation, l'avait fait accepter de ceux qui l'entouraient.

On croit tout expliquer des rapides progrès de l'homme en disant que barbare, muet, sans individualité, c'est-à-dire stupide au commencement, il avait en lui la virtualité de tout son progrès futur. Je n'en doute pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d'un progrès immense à accomplir; mais il a des droits et des devoirs, ou, si l'on veut, tout simplement des besoins naturels moraux qui se sont manifestés à lui-même dès qu'il a commencé à vivre. Le sentiment et l'intelligence, le cœur et l'esprit sont indivisibles chez l'homme. La première femme qui a été mère a trouvé, dans sa sollicitude, l'intelligence de soigner son premier-né; et si l'on nous dit que certaines femmes des tribus sauvages pendent le leur à une branche d'arbre dans une corbeille de joncs, le matin, pour aller à la chasse, sauf à le trouver mort de faim ou dévoré, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces sauvages-là sont traqués par la misère ou dégradés par l'isolement au point de ne plus pouvoir vivre dans ce que l'on appelle l'état de nature.

L'état de nature, nous ne craignons donc pas de le réhabiliter. Vouloir y retourner serait criminel et insensé. Ce serait transgresser la loi divine qui ne nous y a placés que pour nous apprendre à en sortir peu à peu. Mais refuser de s'y reporter par la pensée, comme à une situation douce et bienfaisante, comme à un berceau doux, propre et parfumé d'amour, c'est peut-être insulter la Providence, c'est tout au moins douter d'elle et méconnaître l'action de Dieu à notre origine.

A notre origine, nous ne vécûmes donc pas confondus avec les animaux comme ces boschimen dont on ne sait pas du tout l'histoire, et que l'on a supposés gratuitement appartenir à l'état de nature. Ces sauvages isolés, ou réunis en petits groupes, qui mangent des larves d'insectes[9], et qui placent, dit-on, leur tanière parmi celles des bêtes féroces dont ils ne diffèrent pas par les mœurs, n'ayant aucune notion de la Divinité et n'étant susceptibles d'aucune culture, me paraissent d'abord très-mal décrits par les voyageurs; car, à cette absence de religion élémentaire, on ajoute qu'ils sont superstitieux et croient à de bons et à de mauvais génies. Certains paysans de nos contrées civilisées sont dans le même cas, et, par là même, les plus grossiers attestent une certaine notion de la Divinité, bien qu'ils ne comprennent nullement l'enseignement catholique qu'ils reçoivent. D'ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l'homme se trouve isolé du mouvement des autres hommes, plus il perd des facultés et des priviléges de l'humanité.

[9] Ce ne serait pas, à tout prendre, une preuve de barbarie bien concluante. Dans nos colonies, des gens très-civilisés mangent avec délices le ver palmiste.