Quant à la notion du bien et du mal retirée aux premiers hommes par l'arrêt des inductions physiologiques et philosophiques, je ne me sens aucun scrupule à la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je le sais, dans l'ordre social et historique; mais cela ne prouve pas qu'ils ne soient pas absolus dans l'état de nature. Il n'est pas besoin d'un grand développement de l'intelligence et du raisonnement pour que le cœur parle et nous instruise de ce qui froisse ou déchire le cœur des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mère, la voit pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu'elle pleure. Il sait que les larmes sont l'expression du chagrin ou tout au moins de la souffrance et de la contrariété. Il s'en rend compte, puisqu'il se sert des cris et des pleurs comme d'un langage pour exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler, donc il ne sait pas consoler sa mère; mais il la caresse, et même il pleure avec elle par un mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie nerveuse, mais qui n'en est pas moins reçu et produit par sa sensibilité morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou moins, selon son degré de développement, que tout acte de désobéissance de sa part qui afflige sa mère est mal; que tout acte contraire, qui la réjouit et la console, est bien.

Longtemps encore, il sera emporté à faire ce mal relatif par l'irréflexion de l'enfance; mais tout acte de sa réflexion sera une voix de sa conscience; car la conscience est dans le cœur[10], et, du moment que l'homme a aimé quelqu'un ou quelque chose, il a compris qu'il ne devait pas faire souffrir cette personne ou détruire cette chose. L'amour, qui a été mis au cœur de l'homme en même temps que la vie dans son sein, suffit donc pour établir en lui un raisonnement qui distingue ce qui afflige et ce qui réjouit les autres et lui-même; par conséquent, ce qui leur est nuisible, il l'appelle mal, ce qui leur est doux, il l'appelle bien.

[10] Je n'ai pas besoin, j'imagine, d'expliquer qu'en employant ici le mot cœur, je le prends dans une acception tout intellectuelle, qui équivaut à celle de sentiment.

En vérité, cela me paraît si simple, que je m'imagine entendre la fauvette, dans son nid, gronder celui de ses petits qui prend trop d'ébats et qui tourmente ses frères moins forts que lui; et la leçon qu'elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les plumes naissantes du dernier-né. Je ne peux pas croire que, dans cette famille, élevée dans une poignée de mousse, il n'y ait pas une certaine loi morale de la fraternité qui s'enseigne et qui s'accepte. Encore une fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n'existerait-elle pas chez l'homme? Et si elle est un rêve de ma part quant à l'oiseau qui est dans son nid, comment refuser de l'admettre au moins quant au berceau de l'homme? Il faut bien pourtant qu'on se décide à en faire ou l'égal ou le supérieur des autres êtres de ce monde.

Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier homme, l'amour pour la femme, et, chez la première mère, l'amour pour l'enfant furent déjà immenses de prévoyances, de délicatesses, de dévouement et d'ardeur, en comparaison de l'amour conjugal et maternel, déjà très-touchant et très-développé, dont les animaux sont doués par la Providence.

Ainsi le petit Evenor avait déjà la notion du bien et du mal, et il m'est impossible de lui supposer des parents qui ne l'eussent pas dans une certaine mesure.

Il était né au commencement de l'âge d'or, et, par âge d'or, il m'est impossible de ne pas entendre un état de nature digne de l'homme, fils de Dieu.

Sa famille, si nouvelle qu'elle fût sur la terre, était déjà formée d'un couple générateur, associé par la loi naturelle de la monogamie volontaire; d'une couvée de jeunes frères et sœurs élevés ensemble par une mère tendre, protégés par un père courageux et prévoyant. Et autour de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la même façon, avec plus ou moins de prévoyance et de tendresse, car les hommes n'étaient pas identiques et ils se distinguaient déjà les uns des autres, s'associant plus ou moins par des sympathies particulières, mais ne connaissant pas encore le mal à un degré bien prononcé, car l'occasion d'être hostile à ses semblables ne pouvait résulter d'une vie encore facile et peu compliquée.

Toutefois, cet âge d'or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa propre valeur, n'était pas le paradis terrestre. La terre était jeune et belle, et la race humaine ne s'était pas encore assez multipliée pour ne pas pouvoir s'abriter et se nourrir aux lieux où elle avait pris naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en désaccord avec les modernes, que si l'homme, arrivant nu et faible ici-bas, s'y fût trouvé immédiatement environné de fléaux considérables, de chances de famine, de froid intense et de bêtes féroces, ce serait un grand hasard qu'il eût pu survivre à tant de causes de destruction, surtout s'il était imbécile au point de ne pas connaître le moi et le non-moi, c'est-à-dire de ne pas se distinguer du précipice qui engloutit, du fleuve qui noie et du tigre qui dévore. Pour qu'il ait pu vivre et couvrir la terre de sa race, il faut absolument qu'il soit né intelligent et que son berceau ait été placé dans des contrées douces, aplanies, protégées contre les rigueurs des saisons par des circonstances géographiques particulières et dépourvues de ces animaux qui font la guerre à l'homme avec chance de succès.

C'est donc sur un de ces grands plateaux inclinés doucement et fortifiés de toutes parts par des falaises de rochers, que je vois la famille et la tribu d'Evenor, à demi domiciliée, à demi errante, n'ayant pas à redouter les reptiles monstrueux et les carnassiers féroces des régions tropicales, ne connaissant pas les foudres des volcans et la fureur des mers, trouvant partout des fleurs et des fruits que les rigueurs de l'hiver ne venaient pas détruire en une nuit, et n'ayant besoin d'autre abri que celui de simples huttes de branches sous un ciel clément.