Mais quelque douces et charmantes que vous supposiez ces régions hospitalières à l'arrivée de l'hôte privilégié, je dis que ce n'était pas là le paradis terrestre.

Le paradis terrestre, c'est un lieu quelconque dont la beauté, fût-elle contestable, est sentie et possédée par le sentiment poétique. Il n'est nulle part, ou il est partout pour les animaux. Leur ravissement est dans une plénitude de vie qui ne compare point et n'a que faire d'analyser. L'homme, plus difficile parce qu'il est plus exquis, n'est pas entièrement réjoui par des causes purement physiques. Dès qu'il se développe, et c'est là son premier éveil à la vie divine, il lui faut plus que du bien-être et du plaisir dans la nature: il lui faut de l'enthousiasme et de l'amour pour la nature.

La race humaine n'en était pas encore là. Elle jouissait doucement des bienfaits de la création; mais son horizon borné et la monotonie de ses habitudes ne s'éclairaient pas d'un rayon supérieur. Elle n'était donc pas dans l'Éden, parce qu'elle ne désirait pas d'être mieux qu'elle n'était et ne comparait pas ce qu'elle possédait déjà à ce qu'elle ne possédait pas encore.

Pourtant, il y avait déjà de la poésie chez ces premiers hommes, car leur imagination, sans être vive, était impressionnable, et leur ignorance, n'expliquant rien, acceptait les choses merveilleuses de la nature par la faculté de la merveillosité, organe très-développé chez l'homme de tous les temps, et, pour le dire en passant, une de ses facultés les plus caractéristiques.

Et pourquoi ne dirions-nous pas une des plus belles? La philosophie a raison d'en rejeter l'emploi dans nos temps de lumière. La science a raison de ne se guider que par le flambeau de la synthèse et de l'analyse. Mais l'induction, poussée jusqu'à l'hallucination, est, en attendant que la science se fasse, un des attributs précieux de l'intelligence humaine. C'est encore par là qu'elle se sépare de l'animalité et spiritualise les objets qui étonnent les sens. Ne sachant pas les définir par un examen raisonné, elle les constate et les décrit par leur côté fantastique.

Sans être poëtes, ou du moins sans se douter qu'ils le fussent, les habitants du plateau avaient donc une certaine notion du Dieu-monde, du cosmos à la fois esprit et matière. Ils appelaient ce double pouvoir de noms équivalents à ceux de force et de volonté. Ils ne l'invoquaient point encore, mais ils sentaient sa présence, et, au premier malheur qui devait les frapper, ils se demanderaient ce qu'on pourrait faire pour rendre cette force inoffensive ou cette volonté secourable.

Du point du plateau où cette tribu se trouvait formée, la vue s'étendait vers le nord à une grande distance. Ce n'étaient que prairies naturelles, fertiles en arbres fruitiers et en plantes basses comestibles, fécondes en animaux éducables que l'on commençait, non pas à soumettre, on n'en sentait pas le besoin, mais à apprivoiser. Le printemps n'était pas éternel au point que les pluies fraîches et les vives chaleurs ne se fissent sentir à quelques époques de l'année. On savait donc déjà qu'un vêtement est nécessaire, soit contre le froid, soit contre les trop grandes ardeurs du soleil, et l'on se préservait par des tissus de feuilles ou de roseaux, ou par des peaux d'animaux qu'une mort naturelle laissait à la disposition du premier venu. La domestication de certaines espèces n'était donc pas un fait accompli; mais le plaisir, inné dans l'homme, de se familiariser avec les espèces différentes de la sienne, avait su vaincre la timidité naturelle des animaux intelligents. Les enfants surtout aimaient à se faire connaître et suivre par les brebis, les chèvres, les génisses et les chamelles. Ils avaient goûté leur lait, ils l'avaient trouvé bon, et les vieillards dont les dents n'attaquaient plus facilement les fruits et les racines avaient souvent recours à ce lait des animaux que les enfants leur apportaient dans des sébiles faites d'écorce et de feuilles, prenant tantôt à une femelle, tantôt à l'autre, la race animale étant trop répandue comparativement à l'homme, pour que ce faible larcin fît souffrir les petits.

Le miel aussi fut un des premiers mets qui tentèrent l'enfance, car la mission de l'enfance était principalement dans ces récoltes où la portaient naturellement la curiosité du goût et l'ardeur confiante des recherches. Les adultes s'employaient aux travaux de la force, à la fondation des villes et à l'ouverture des passages, création première des chemins que certains animaux eux-mêmes leur eussent enseignée, s'ils ne s'en étaient pas avisés spontanément.

Tandis que les enfants du second âge inventaient les premiers ustensiles, les corbeilles, les tasses faites de coquilles ou de coques de fruits, les hommes, aidés des femmes, avaient bâti deux villes, une vers le nord et une vers le midi, où l'on se transportait à volonté, tantôt peu à peu et par groupes en se promenant, tantôt en masse, d'un commun accord et s'aidant mutuellement avec de grands cris de joie et des chants de fête. C'étaient des villes bien fragiles, des huttes à jour pour la chaleur, ou garnies de mousse pour le froid, mais faites avec plus ou moins d'industrie et de goût, s'améliorant chaque fois qu'on les réparait ou qu'on les rebâtissait, car on n'y cherchait guère la durée. On n'avait rien de mieux à entreprendre que de faire et refaire les nids.

Le chagrin était aussi peu intense que les maladies, et aussi rare que les accidents qui rendent la mort fréquente. La décrépitude n'avait pas de réelles infirmités et l'affaiblissement des facultés n'était pas encore compris. Le respect en était d'autant plus grand pour ce que l'on supposait être une volonté austère de la vieillesse.