Le tien et le mien n'existaient que par une convention tacite. La douce habitude et des raisons de sentiment ramenaient chaque soir la famille dans la cabane que l'on avait bâtie soi-même et que nul n'était assez malheureux pour songer à disputer. La justice régnait donc à l'état négatif, car ce qui ne coûte aucun effort et aucun combat contre soi-même est bien l'innocence, mais non pas la vertu.

Par la même raison, on ne saurait dire que le véritable amour eût été révélé aux hommes, bien que toute leur vie fût un amour tranquille et soutenu. La douleur n'ayant encore visité aucune âme, la sainte flamme de l'amour n'était qu'une douce lueur, une aube indécise dans le ciel de la vie. Le grand rôle de la tendresse était dans les entrailles maternelles, et, sous ce rapport, les hommes, peu distraits du soin de la famille, ne connaissant ni jalousie, ni doute sur leur paternité, avaient presque autant de sollicitude et de touchante puérilité que les femmes.

Le besoin instinctif de sortir de l'ignorance les sollicitait faiblement. Ils vivaient si bien dans leur immense verger, descendant ou remontant sans cesse sa douce inclinaison pour chercher l'ombre ou le soleil, causant, folâtrant ou travaillant avec une égale ardeur, que la soif du mieux ne pouvait pas se révéler encore.

Lorsque Evenor naquit, il y avait environ un siècle que la tribu était fixée dans ces lieux propices. Cette tribu se composait d'un millier d'individus, et voici comment le plus vieux de tous, tenant l'enfant sur ses genoux, lui expliquait l'histoire et le destin de la race humaine.

—Tu me demandes, ô mon enfant, ce que sont devenus mon père et ma mère, que tu ne vois point et que tu n'as jamais vus. Ils sont devenus ce que tu deviendras. Quand beaucoup de jours et de nuits auront passé sur toi, tu t'endormiras de la même manière que tu t'endors chaque soir, et tu ne te réveilleras plus. Et, après toi, vivront et mourront de même les enfants qui seront nés de toi.

—Eh quoi! dit l'enfant, je deviendrai mort, comme j'ai vu devenir mort un grand buffle de la prairie? Il était couché par terre et ne regardait plus. Les oiseaux venaient se poser sur ses cornes et il ne les sentait pas. Mon grand-père, je ne veux pas mourir!

Le vieillard sourit tristement et lui dit:

—Tu as encore longtemps à vivre, mais moi, je mourrai bientôt, comme j'ai vu mourir mon père et ma mère, et j'ai eu beau pleurer et crier après eux, ils ne l'ont pas entendu.

L'enfant se prit à pleurer, disant:

—Je ne veux pas que tu meures, et je ne veux pas mourir non plus.