Alors le vieillard, le consolant, reprit:

—Mon enfant, la mort est nécessaire, et voilà ce que je me suis dit après avoir inutilement pleuré mes parents. Les hommes augmentent toujours et la terre ne serait jamais assez grande pour les nourrir s'ils restaient tous vivants.

—La terre, dit Evenor, n'est donc pas bien grande?

—Cela, dit le vieillard, personne ne le sait. Quand j'étais jeune, j'ai été très-loin pour savoir si j'en trouverais la fin, et je ne l'ai pas trouvée. Devant moi elle touchait le ciel et elle était bleue; et à mesure que je marchais, ce que j'avais vu bleu de loin était vert autour de moi, tandis que plus loin, toujours plus loin, le bleu recommençait toujours. Mais la terre a une fin, qui est l'eau; l'eau entoure la terre, voilà ce que mes parents m'ont dit.

Evenor demanda si les parents de l'aïeul qui lui parlait avaient vu cette eau qui finissait la terre.

—Je ne sais, répondit l'aïeul. Mes parents parlaient bien peu. Ils ne savaient pas tous les mots que l'on a inventés depuis, et ils ne se souvenaient pas de tout ce qu'ils avaient vu. Ce que leurs parents avaient pu leur dire, ils ne pouvaient pas le raconter. Ils croyaient même n'avoir pas eu de parents, ce qui est une chose difficile à croire. Pour moi, je pense qu'ils les avaient perdus ou quittés si jeunes qu'ils ne s'en souvenaient pas, et qu'ils étaient venus ensuite tout seuls du bout de la terre, qui est l'eau, jusqu'ici où est, comme l'on croit, le milieu de toute la terre.

«Ce que je sais, poursuivit le vieillard, c'est que je suis né ici, ainsi que mes frères et mes sœurs, et qu'après avoir souvent marché très-loin, nous avons voulu revenir ici où nous nous trouvions bien. Toute la terre est bonne, et il n'y a pas de raison d'y chercher autre chose que ce que nous avons.»

Malgré la sage apathie du vieillard, volontiers partagée par sa nombreuse famille, l'enfant Evenor sentit sa curiosité éveillée et fit beaucoup de questions auxquelles l'aïeul ne put répondre que d'une manière vague. Il voulait surtout savoir ce qu'il y avait après les hautes montagnes qui bornaient l'horizon du côté du midi et qui s'élevaient si nues et si droites, que jamais aucun homme ni aucun animal, à moins qu'il n'eût des ailes, n'avaient pu les franchir. Personne ne le savait. Seulement l'aïeul avait une idée vague des souvenirs, des traditions ou des imaginations confuses de ses parents.

—De ce côté-là, disait-il en montrant les montagnes, on pense qu'il y a du feu et des anges.

—Qu'est-ce que cela, des anges? demanda Evenor.