—Je ne sais, répondit le vieillard. Je crois me rappeler que ce sont des hommes qui ont eu la terre avant nous, et qui ont gardé le feu et l'eau.

Evenor questionna encore et ne put rien obtenir de plus. Nul n'en savait d'avantage que l'aïeul, qui savait peu de chose. Et pourtant que ne donnerait pas l'homme le plus érudit de nos jours pour ressaisir les pâles rudiments de souvenirs ou les fugitifs éclairs d'imagination de ce vieillard naïf? Le peu qu'il pouvait enseigner ou révéler eût mérité d'être fixé dans la mémoire des hommes avant d'être effacé de la sienne. Peut-être l'homme et la femme qui lui avaient donné le jour étaient-ils les premiers-nés d'un groupe appelé à la vie dans ces bénignes régions. Peut-être ce couple primitif, qui ne se rappelait pas avoir eu des ascendants, avait-il surpris dans la nature quelque scène mystérieuse autour de son berceau: mais il ne l'avait sans doute pas comprise, ou la science des mots ne lui était pas venue assez vite pour lui permettre de révéler clairement sa vision avant de mourir.

De tous les enfants de la tribu, Evenor n'était ni le plus robuste, ni le plus grand pour son âge. La force musculaire était encore peu développée chez l'homme en général. On n'avait pas éprouvé assez de résistance de la part des êtres et des choses pour s'exercer aux efforts des athlètes; les luttes du cirque appartiennent aux temps de gloire ou de vanité. La vie était donc plutôt industrieuse que vigoureuse autour d'Evenor, et parmi ceux qui étaient ingénieux à obtenir un résultat sans vaine dépense de temps et de fatigue, il se faisait remarquer comme le plus chercheur et le plus attentif.

Je serais embarrassé de dire quelles idées on se faisait de la beauté dans cette peuplade; mais comme l'enfance est plus sensible à ce qui charme la vue qu'à ce qui éclaire la raison, il est probable que l'humanité enfant sentit vite l'attrait de la grâce, de la candeur et d'une certaine harmonie dans les formes. Evenor plaisait donc plus que tout autre, et sans qu'on s'en rendît compte peut-être, on subissait une certaine domination de son regard ou une certaine persuasion de son accent.

Sa mère était plus fière de lui qu'il ne convenait peut-être dans une république fraternelle, car elle avait coutume de dire, sans vaine modestie:

—Evenor est le meilleur des enfants des hommes. Il trouve des mots que l'on ne connaissait point et il voit des choses que personne n'avait jamais regardées.

A quoi le père d'Evenor ajoutait:

—Il aime à courir plus loin que les autres, et chaque jour, il rapporte des choses que les autres ne trouvent pas, et auxquelles il donne des noms qui disent ce qu'elles sont. Ce que disent les autres enfants réjouit et passe. Ce que dit Evenor étonne, et on ne l'oublie pas.

On remarquait dès lors les aptitudes des enfants avec une sollicitude dont rien ne pourrait, de nos jours, donner l'idée. Dans les siècles qui suivirent, la vieillesse prit une grande autorité et les pères de famille devinrent des chefs de nations; mais sous ce règne d'Astrée que nous contemplons, la vieillesse était plus aimée que consultée. La tendresse, la prévenance et les soins lui étaient prodigués, mais le respect et la déférence s'attachaient de préférence au jeune âge. C'était un instinct et comme une loi de la Providence qui veillait au rapide développement de la destinée. «Dans le premier âge des sociétés humaines, il est des années qui valent des siècles, ainsi que dans l'enfance de l'homme il est des jours qui valent des années[11].» On sentait donc si bien le besoin de vivre intellectuellement le plus tôt possible, que, sans le remarquer ni le témoigner par de vives inquiétudes, on allait comme irrésistiblement au-devant de toute notion nouvelle et de tout être nouvellement apparu. Les vieillards usaient vite en eux-mêmes les notions qu'ils ne savaient pas bien formuler. La langue était si bornée et les notions si indécises! Mais chaque naissance amenait dans cette société nouvelle une nouvelle émotion, un nouvel élément d'avenir, un nouvel étonnement curieux et naïf, une nouvelle sollicitude puérile et charmante. Quel homme serait ce nouveau-né? Quels traits de ressemblance aurait-il avec ses parents, et surtout par quelles différences précieuses les surpasserait-il? Car loin de dégénérer, la race embellissait et se fortifiait à chaque miracle de la parturition, et chaque enfant, profitant des aises et des idées acquises autour de lui, devenait à son tour l'inventeur et le créateur d'un nouveau bien-être et d'une nouvelle appréciation de la vie.

[11] Ballanche, notes d'Orphée.