Sans doute, il se mêlait à cette tendre impatience d'augmenter le nombre de ses affections et de ses intérêts de cœur, un peu de la tendance au merveilleux qui caractérisait l'espèce et qui la préparait au sentiment religieux. On croyait que les enfants arrivaient ici-bas les mains pleines de découvertes et l'âme remplie de mystérieux secrets.
On les interrogeait avant qu'ils pussent répondre, et les premiers mots qu'ils balbutiaient étaient recueillis comme des oracles. On les écoutait exprimer entre eux leurs volontés et leurs fantaisies, et comme ces enfants étaient déjà mieux organisés que leurs devanciers, grâce à une application plus compliquée et plus active de leurs organes; comme leurs relations avec la famille, sans cesse augmentée, devenaient chaque jour plus saisissantes et plus significatives, leur vocabulaire arrivait à exprimer des développements d'activité et des nuances d'émotion qui enrichissaient le fonds commun.
Evenor fut, dès ses premières années, un de ceux qui contribuèrent le plus à dilater le sens du langage. Son cerveau procédait par analogies, et ses observations s'enchaînaient les unes aux autres. On rectifia, dans la langue adoptée, beaucoup de dénominations et de définitions élémentaires qui, en passant par sa bouche, étaient devenues plus faciles à retenir, à cause de l'ordre qui les liait entre elles. On s'avisa de l'avantage de ne rien qualifier au hasard de l'émotion, et quelques vieillards se firent doctes en réunissant ces locutions nouvelles et en les répandant avec une sorte de solennité riante et persuasive. Evenor, à douze ans, était donc considéré comme un enfant très-heureux et très-bon. C'était par des expressions de ce genre que l'on commençait à caractériser le génie de l'individu.
Les caresses et les louanges dont il était l'objet modifièrent le naturel d'Evenor. La louange est douce à l'homme et elle devait l'être d'autant plus en ce temps d'innocence, qu'elle était sincère et spontanée. Mais elle est dangereuse comme tous les biens de ce monde, et toute préférence trop marquée de nos semblables tend à faire naître en nous un orgueil susceptible et jaloux, si nous ne sommes pas assez instruits pour juger combien peu nous savons. Evenor ne pouvait établir ces comparaisons qui éclairent l'amour-propre. Roi des cœurs dans son petit monde, il tomba innocemment dans le péché d'orgueil, comme il est dit de ces anges du ciel qui furent précipités pour s'être comparés à Dieu.
Evenor ne se compara pas à Dieu, qu'il ne connaissait pas, mais aux enfants de son âge, compagnons de ses jeux, qu'il crut pouvoir dominer. Dans leurs courses folâtres à travers les bois et les steppes, ces enfants le suivaient volontiers, subissant son initiative, et les plus intelligents s'enorgueillissant d'être préférés. Mais dans les nombreux différends qui s'élevaient entre eux pour d'aussi futiles objets que ceux qui animent à la dispute et au pugilat les enfants de nos jours, Evenor voulut trancher les questions en maître, et, ne se voyant pas écouté à son gré dans l'ardeur des luttes, il en prit du chagrin, dédaigna ses compagnons et méconnut ses amis. Ce furent les premiers troubles qui surgirent dans la jeune république de l'âge d'or.
Un jour qu'Evenor avait montré plus de hauteur que de coutume, il fut laissé seul. La troupe rieuse, oubliant le conflit déjà apaisé, s'en retourna sans lui vers les cabanes, comptant que bientôt, lassé de son dépit, il reviendrait de lui-même. Mais Evenor ne revint pas. Sa mère le chercha avec son père jusqu'aux confins du monde, c'est-à-dire jusqu'aux rives de l'île ou presqu'île qui était réputée la totalité de la terre, et jusqu'aux inaccessibles montagnes qui bornaient l'horizon du midi. Pendant une demi-année elle l'appela de tous les cris de son cœur et le chercha de toutes les angoisses de son regard. La tribu envoya de tous côtés des groupes aventureux qui explorèrent tous les endroits praticables; mais où la mère n'avait rien trouvé, nul ne pouvait être plus habile. L'enfant fut regretté et pleuré. La mère ne voulut point être consolée. Ce fut la première douleur générale qui fut ressentie, la première douleur particulière qui brisa une âme. On se perdit en conjectures sur la disparition de l'enfant; mais la superstition apaisa la curiosité, lorsque l'aïeul dit, en secouant la tête et sans vouloir ou pouvoir s'expliquer:
—Ceux qui avaient la terre avant nous seraient-ils devenus jaloux de nos enfants?
—Hélas! nous étions trop heureux, dit la mère désolée. Nous ne le savions pas assez, et à présent, nous le savons trop.
II
LA SOLITUDE.
Evenor, en quittant ses compagnons, s'était enfoncé dans les bois épais qui séparaient le plateau de la région des montagnes. Poussé par je ne sais quel attrait de la solitude, il avait marché longtemps sans regarder derrière lui, et la prudence avec laquelle l'homme se hasardait alors dans les sites inexplorés ne l'avait pas averti, comme à l'ordinaire, de s'orienter et de s'assurer de la facilité du retour. Son âme était agitée plus profondément qu'elle ne l'avait jamais été. On avait méconnu son ascendant, on avait résisté à son vouloir. Le sujet était futile, mais le résultat était grand. Evenor s'était cru plus que les autres; les autres lui avaient montré que leur volonté était une force libre, et, ne comprenant rien à leur droit, il souffrait du mal jusque-là inconnu aux hommes, la vanité blessée, peut-être pourrait-on dire l'ambition déçue.