Quand il eut marché longtemps, il sentit l'ennui de son mécontentement, châtiment naturel de toute injustice, et il voulut retourner sur ses pas; mais il s'égara et marcha longtemps encore. Brisé de fatigue, il résolut de prendre un peu de repos, pensant que cette lassitude troublait son intelligence et que, reposé, il retrouverait la trace de ses pieds dans la forêt.
Il s'endormit au bord d'un ruisseau qui coulait furtif et mystérieux sous d'énormes touffes de datura au parfum délicieux et terrible. Des songes étranges furent suivis d'une langueur mortelle. Evenor, éveillé par la souffrance, voulut se relever et retomba accablé. La nuit avait étendu ses voiles, l'obscurité était effrayante.
Quand il s'éveilla, au retour de l'aube, sa tête était encore si pesante qu'il ne se rendit compte de rien. Peu à peu, ses yeux perçurent les objets environnants, sans que sa mémoire pût lui expliquer leur présence. C'étaient des choses inconnues, un pays qui ne ressemblait pas au plateau habité par les hommes, un lieu d'une beauté inénarrable, mais que l'enfant ne comprit pas tout de suite, absorbé qu'il était par l'étonnement de s'y trouver sans pouvoir se rappeler de quelle manière et par quels chemins il y était venu.
Sans doute, il n'y avait là aucun prodige. Il avait marché dans un état d'ivresse en croyant dormir, ou quelque bras secourable l'avait arraché à une mort certaine. Mais que pouvait-il chercher à s'expliquer? Il était seul dans un vaste désert, et il ignorait la funeste influence du parfum de certaines plantes.
Nous voici dans un de ces Édens que la nature a cachés longtemps dans les plis infranchissables des montagnes et dont plusieurs sont, à coup sûr, encore vierges de pas humains, comme si cette nature, fière et jalouse de sa beauté primitive, eût voulu conserver intacts quelques-uns de ses sanctuaires. Il en est d'autres que la race humaine a découverts dans ses migrations primitives et qu'elle a pu occuper, grâce à des issues naturelles d'une formation mystérieuse. Je veux parler de ces défilés ou cols de montagnes qui s'ouvrent dans le flanc de certains massifs, comme par une intention bénigne de la Providence, et que l'on a appelés dans l'antiquité portes des nations. Mais certaines de ces oasis alpestres sont restées fermées durant des siècles, et quelques-unes le sont encore par des accidents géologiques que la suite de notre récit fera comprendre.
Celle qui s'étendait sous les yeux d'abord effrayés d'Evenor était le cratère épuisé d'un de ces volcans terribles que la mer avait engloutis, puis abandonnés, au sortir des premiers âges du monde. Les tièdes limons déposés sur les cendres avaient laissé là les germes d'une intarissable fécondité. Aussi la végétation était-elle prodigue de luxe sur cette terre triturée par les éléments à une grande profondeur, et engraissée du débris des plantes entassé et comme abrité depuis des siècles dans une sorte de vasque immense creusée dans le roc. Protégée par les remparts gigantesques d'un massif granitique environnant, cette coupe, cette vallée, ce jardin n'avait plus reçu du climat, qu'il enfermait pour ainsi dire, que des influences à la fois énergiques et bénignes. Les eaux, descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche, s'étaient frayé un libre cours dans la terre docile et légère. Ce sol d'une teinte chaude, semé de parcelles brillantes, s'humectait convenablement et ne formait en aucun endroit de marécages croupissants. Il avait des zones variées de combinaisons géologiques et d'expositions, qui lui permettaient de recevoir et de féconder les germes épars des productions que les tièdes brises lui apportaient des contrées les plus diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que l'homme des plateaux connaissait déjà, et une foule d'autres dont il ignorait encore l'existence et dont la saveur ou la beauté devait un jour être recherchée par le luxe des nations lointaines.
La vallée parut immense aux yeux de l'enfant, qui n'en avait pas compris d'abord la splendeur, mais qui se trouva peu à peu rassuré et comme réjoui intérieurement par l'effet puissant d'un tel spectacle. C'était un lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu'elles ne l'étaient réellement, tant les proportions étaient belles et harmonieuses: car il en est d'un site comme d'un monument, et la nature tombe quelquefois, comme un artiste fatigué de produire, dans ces erreurs qui choquent la pensée avant que les yeux s'en rendent compte. Quelquefois la plaine aride manque de caractère; ses mouvements insensibles n'ont pas toujours l'harmonie qui corrige la nudité de l'étendue. Quelquefois les accidents primitifs du sol manquent de grandeur ou sortent trop du cadre de la vision. Mais quand les éléments de la beauté agreste se trouvent rassemblés et comme résumés avec une sobriété grandiose dans un lieu circonscrit, cette beauté nous saisit et nous pénètre comme l'aspect de la beauté physique et morale dans l'être humain.
C'est que la terre est, comme nous, esprit et matière. Ses éléments de beauté sont bien toujours les mêmes; mais leur combinaison les modifie sans cesse, et de cette modification naît la beauté plus ou moins complète de ses tableaux: or, la beauté est une chose immatérielle, puisque c'est un mirage qui se fait dans l'âme de l'homme.
Décrirons-nous l'Éden? Qui ne l'a pas décrit? «Tout peuple a une tradition dont le commencement se rapporte à un lieu symbolique[12].» De même tout poëte a un type de paradis qu'il revêt des couleurs et des formes de son imagination. Milton a décrit l'Éden, et c'est le plus beau côté de son poëme; mais il en a fait un lieu mystique, et, pour nous, qui voulons faire voir et toucher la réalité d'un idéal accessible, nous n'avons pas besoin d'autre artifice que de celui de nous souvenir.
[12] Ballanche, Orphée.