Un petit lac limpide avait envahi le fond étroit de l'antique cratère. Sur ses rives embaumées croissaient les iris au cœur jaune entouré de trois langues d'un noir velouté, mêlés aux iris blancs, plus purs et plus suaves que les lis. Les glaïeuls roses, les jacinthes bleues, les blancs narcisses, les orchidées splendides, les anémones de toutes couleurs, les résédas, les cyclamens, et les violettes embaumées, couvraient littéralement la terre d'un tapis où le pied des biches et des buffles, qui allaient boire aux eaux du lac, avait tracé d'étroits et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel, rehaussé çà et là de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le terrain se relevait doucement comme du fond d'une coquille irisée, et ce premier exhaussement formait une bordure irrégulière d'arbustes sveltes ou touffus. L'arbre de Judée, plante charmante qui s'acclimate d'elle-même dans toutes les régions tempérées, étalait ses branches d'un rose doux parmi celles des cytises blancs et jaunes, des lilas et des sorbiers. De sombres rameaux de cyprès, de buis et de citronniers s'échappaient vigoureux de toutes ces fleurs, comme pour en faire ressortir la fraîcheur et la délicatesse.

Au-dessus de cette région bocagère s'élevait celle des collines, où ces mêmes productions se mariaient à des arbres plus considérables, aux frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux hêtres élégants pressés sur les bords des ruisseaux, ou aux sombres chênes verts, aux pâles oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux jetés sur les pentes moins arrosées.

Cette haute végétation prenait encore plus de développement au sommet des collines et se dessinait coupée de larges ombres, ou éclairée de brillants reflets du soleil matinal, sur le fond plus éloigné et plus vaporeux des montagnes. Entre ces deux régions, la forme circulaire du vallon inférieur était conservée en grand, mais brisée de mille accidents pittoresques. C'était là que l'enfant se trouvait, marchant sur un vaste gradin d'une ornementation naturelle plus sévère que celle du bassin. Là, les eaux étaient plus bruyantes, les arbres plus austères, les plantes plus vagabondes; mais partout, sur les rochers écroulés comme sur le tronc penché des vieux chênes, sur les parois de la montagne à vif comme sur les monticules formés à sa base, le lierre, le jasmin, la vigne sauvage, la clématite et les mille petites lianes rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d'une grâce inouïe, ou flottaient en vastes rideaux d'une fraîcheur incomparable. La vie était là plus désordonnée, mais plus puissante encore que dans le reste du paysage. Des bruyères arborescentes étendaient leurs branches couvertes de ces mignonnes petites coupes d'un blanc si doux, qu'on peut prendre les pâles rameaux qu'elles inondent pour des flocons de brume endormis sur la croupe des bois sombres.

Enfin, au-dessus de cette région de crevasses humides et plantureuses, de torrents rapides et de débris gigantesques revêtus de verdure, se dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes présentaient l'aspect d'un dôme couronné de verdure, bosquets entretenus sur une terre légère et sans profondeur par la fréquente humidité des nuages; mais la plupart, dentelées de roches aiguës et menaçantes, formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entouré de perles.

A ce spectacle, lentement interrogé et savouré, l'enfant, transporté d'une joie mystérieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni inquiétude, ni fièvre, ni fatigue. Il n'eût pas su décrire ce qu'il voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens: mais il les sentait si bien, qu'il en subit le vertige, et, oubliant tout du passé, oubliant même tout de la veille, sachant bien qu'il allait à la découverte, mais ne se souciant pas d'autre chose, il s'enfonça ardemment dans le paradis terrestre, à la recherche de cet inconnu qui est l'extase de l'enfance, l'enivrement de la puberté, la douleur de l'âge mûr et l'espoir de la vieillesse.

Il marcha jusqu'au lac, sans autre impression que celle qu'il recevait des choses immédiatement environnantes, ne regardant plus l'éclat du ciel et l'opale prestigieuse des hautes montagnes. Il était comme noyé dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient à peine ses pieds allégés. Les épais feuillages que fendait sa course le caressaient de rosée, et il brisait les jeunes rameaux qui se trouvaient à la portée de ses mains, cédant à cet instinct de l'enfance qui veut toucher, voir et prendre en même temps, comme pour s'identifier davantage, par la possession d'un instant, avec les objets extérieurs qui l'entraînent.

De temps en temps, il s'arrêtait cependant pour regarder fuir le lièvre surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyères. Agile et souple, l'enfant de la nature connaissait peu d'obstacles à son vagabondage emporté. Il semblait voltiger plutôt que courir sur les hautes herbes et dans l'or des genêts embaumés. Les petits courants d'eau, frissonnant comme une gaze argentée sur les cailloux, jaillissaient en pluie fine et brillante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et sa joie. Il riait, le beau garçon, et son rire était comme une musique dans ce concert de ruisseaux diligents, de feuillages doucement émus et d'alouettes montant vers le ciel.

Arrivé au bord du lac, il se reposa enfin, et quand il fut resté là étendu tout le reste de la matinée, il se sentit complétement ranimé. Il remonta alors vers la région des amandiers, où il se rassasia de ces fruits à peine formés, dont, aujourd'hui encore, les pâtres des contrées méridionales mangent la coque tendre et savoureuse.

Tant que le soleil brilla sur l'horizon, l'enfant se trouva sans appréhension, et même sans beaucoup de réflexion, dans ce désert; mais quand le ciel pâlit, quand les oiseaux s'appelèrent avec agitation pour se coucher par troupes dans les bosquets; quand la haute montagne, encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le fond de la vallée, Evenor, comme enivré jusque-là, s'alarma de ne pas entendre le son de la voix humaine, à cette heure où la tribu se rassemblait, où les mères cherchaient leurs enfants, et où, couchés au seuil des cabanes, les hommes devisaient naïvement en regardant les étoiles s'allumer à la voûte des cieux.

L'inquiétude était une souffrance encore peu connue, parce qu'elle était rarement motivée chez les hommes primitifs; mais au malaise intérieur qu'il éprouvait, l'enfant pressentit ce qui devait se passer dans l'esprit de ses parents, et il trouva un mot pour se l'exprimer à lui-même: