—Ma mère, pensa-t-il, doit s'être ennuyée hier, et s'ennuyer encore plus aujourd'hui de ne pas me voir.
Les feux du soleil s'éteignaient déjà. Il n'y avait point à espérer de retrouver la route du plateau avant le lendemain. L'enfant eut peur; il n'eût su dire de quoi, car la nuit était bleue et transparente sur la colline. Les rossignols chantèrent avec ivresse le lever de la lune, et les torrents firent une basse harmonieuse à cette mélodie inspirée.
La fièvre s'alluma dans le sang d'Evenor; il dormit d'un sommeil agité, en proie à une langueur inquiète, à des étouffements subits, à des songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu'une main puissante pressait son front et qu'un genou terrible écrasait sa poitrine. Il s'éveilla et regarda autour de lui. Il était seul, tout était calme. Il ne savait ce que c'était que la maladie; il ne supposa donc pas que ces sensations pussent émaner de lui-même; il se crut tourmenté par ces forces et ces volontés mystérieuses de la nature extérieure dont il avait entendu vaguement parler.
—J'ai pénétré, se dit-il, dans le monde de ceux qui avaient la terre avant nous. La terre est en colère, et les montagnes voudraient m'écraser.
Mais une profonde indifférence s'empara de lui, et, se rendormant, il crut se sentir repoussé violemment par le sol, sur lequel aussitôt, il lui sembla retomber durement, en même temps qu'un bruit formidable bouleversait tout son être. Les échos de la montagne répétaient encore ce bruit, que l'enfant accablé était déjà retombé dans le sommeil de la fièvre.
Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rosée rendit un peu de fraîcheur aux membres brûlants et affaissés d'Evenor. Il se leva, rassembla ses idées, but à longs traits l'eau d'une source voisine, et, résolu de fuir ce lieu redoutable dont la beauté l'oppressait, il chercha la porte du paradis, c'est-à-dire une brèche, une brisure, une fente quelconque à ces géants de pierre qui enfermaient lac, collines et vallée dans leur implacable enceinte.
Cette porte avait existé, puisqu'elle avait pu être franchie par lui; mais elle était à jamais fermée. Une secousse de tremblement de terre, accident assez fréquent et souvent inoffensif dans cette région volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans interrompre au delà de quelques instants le chant du rossignol. Une brusque oscillation avait couru comme un frisson sur le sein fleuri de l'Éden, sans y déraciner un brin d'herbe; mais, dans la région des hautes montagnes, un défaut d'équilibre avait détaché une masse énorme qui était venue tomber précisément à l'entrée du défilé, entraînant avec elle un torrent arraché de son lit et mugissant avec fureur sur cette ruine gigantesque.
L'enfant fut frappé de cet accident, qui portait la trace d'un désordre récent; la fraîcheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun doute. Mais n'y avait-il pas d'autre issue? Evenor en chercha une durant plusieurs jours, car la vallée, par les irrégularités de son contour, ne pouvait être explorée sans peine. Vingt fois, trouvant des aspérités abordables, il espéra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du haut d'un des escarpements qu'il put atteindre, il vit la mer, masse d'azur qu'il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta dans l'épouvante. Dans cette ardente recherche pour se délivrer, toujours en proie à la fièvre, toujours altéré, toujours soutenu par une activité dévorante, comme l'oiseau qui s'épuise jusqu'à la mort contre les barreaux de la cage, il usa les forces de sa volonté et les ressorts de son intelligence. Puis à la fin, vaincu, inerte, indifférent, il se coucha sous un arbre et ne songea même plus à cueillir ses fruits pour assouvir la soif qui le dévorait. Il ne se rendit jamais compte du nombre d'heures ou de jours qu'il demeura ainsi sans espoir, comme sans regret et sans désir. Quand, pressé par la faim, faible, mais guéri, et invité par le soleil à rentrer dans l'activité animale, il se mit à marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait des paroles qui n'avaient plus de sens, il ne se détournait de l'eau que par un instinct de conservation pour ainsi dire mécanique; il avait perdu la mémoire, il n'avait plus cette notion de l'avenir et du passé qui fait comprendre le présent. Il n'était ni déchu ni avili, mais il avait rétrogradé moralement de dix années.
Dans cette situation où l'avaient plongé des étonnements, des terreurs et des souffrances physiques et morales au-dessus des forces de l'enfance, il n'était pourtant pas dégradé. L'innocence avait épaissi ses voiles sur son âme sans tache. Il n'avait pas cessé d'être homme, puisqu'il n'avait pas enfreint volontairement les lois d'association de l'humanité. Il était simplement ce que durent devenir les transfuges de la société primitive, lorsque, suivant peut-être les chaînes de montagnes qui sont aujourd'hui les îles de la Sonde, ils s'égarèrent sur les continents déserts de l'Australie, où la rupture et l'immersion des continents intermédiaires les séparèrent, pour des milliers d'années, des hommes de leur race[13].
[13] Ceci n'est qu'une hypothèse entre mille. Au fond, si l'homme noir à cerveau déprimé est une variété du type asiatique, un frère de nos races blanches, dans la paternité en Dieu, je ne peux guère admettre qu'il soit leur frère par le sang. C'est toujours la même question de succession dans la naissance des êtres, par voie de création divine, et non par voie de génération animale.