L'enfant des hommes, réduit à la fonction de vivre, put vivre au désert, grâce à la douceur du climat et à la fertilité du sol où le hasard l'avait jeté. L'absence d'animaux malfaisants fut aussi une condition essentielle, et l'on peut y joindre encore celle d'une première éducation robuste et agreste dans une société née de la veille.

Le ciel et la terre devaient donc le voir grandir en beauté et en force, et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature qu'il reflétait. Il se fit même en lui une nature organique supérieure, à certains égards, à celle qu'une vie d'assistance et de relations lui eût permis d'acquérir. Sa vue devint plus perçante, son ouïe plus fine, ses membres plus agiles, son sommeil plus léger, sa respiration plus longue et son estomac moins exigeant. N'étant plus excité par l'exemple attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de l'appétit, les saveurs du goût, les jouissances variées du repos et de l'animation; la gaieté, la réflexion, la curiosité, s'éteignirent pour faire place à une gravité muette ou à une activité fougueuse. S'il sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les prairies comme le lièvre, qu'il pouvait dès lors atteindre à la course; mais il ne poursuivait pas le lièvre, il ne se souciait d'apprivoiser aucun être ou de posséder aucune chose. Quand son corps, assoupli par l'exercice, réclamait le repos, il se livrait à un repos absolu, sans compter les heures, sans observer la marche du soleil et sans connaître les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l'éclat du jour. Il s'était identifié avec la nature extérieure autant qu'il est donné à l'homme de le faire, partageant ses recueillements et ses ivresses, mais ne faisant pas intervenir sa conscience dans l'appréciation de ses charmes brillants ou austères.

Qu'on ne s'imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. Il conservait la sensibilité physique qui avertit l'homme, plus que les animaux, des causes de souffrance et de danger à éviter; il jouissait de la plénitude de la vie plus qu'aucun animal n'eût pu le faire. Son imagination, loin d'être morte, peuplait la solitude de ses jours et de ses nuits d'une suite de rêves qui l'occupaient, sans qu'il songeât à en chercher le sens ni le lien. Il faisait plutôt des efforts pour s'y replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumière ne jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et s'il était heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire à lui-même qu'il était heureux.

Que manquait-il donc à ce paisible infortuné? Un cœur pour ranimer le sien, un esprit pour réveiller sa mémoire, une âme humaine pour lui rendre la notion de la vie humaine. Il n'était pas aimé et il n'aimait pas. Il ne pouvait pas s'élever à l'état d'ange, ni descendre à celui de bête, et c'est alors que le Dieu de Moïse eût pu dire, en le voyant fleurir stérile dans le jardin du désert: «Il n'est pas bon que l'homme soit seul.»

III
LEUCIPPE.

Jusqu'ici nous avons suivi pas à pas l'existence d'un être primitif dans la limite du possible, et en y cherchant avec soin le probable. Si nous avons vu des yeux de l'optimisme le bonheur relatif dont purent jouir les premières associations humaines, nous n'avons préjugé, ce nous semble, aucun développement trop fantastique de l'état intellectuel et religieux où ces sociétés avaient pu atteindre. Nous avons attribué toute la moralité, toute la pureté et toute la douce félicité dont il leur fut donné de jouir, au sentiment de l'amour restreint au lien de famille. Nous avons dit et nous sommes persuadé que l'amour fut donné à l'homme comme essence de sa vie, et que toutes les fonctions de la volonté, de l'intelligence et du raisonnement eurent en lui, pour base, le premier mobile de l'affection, si puissant déjà chez les animaux, si magnifique dans l'humanité normale.

Nous avons cru ce mobile tellement essentiel, qu'en suivant l'enfant des hommes dans la solitude, il nous est apparu aussitôt épouvanté, désespéré, malade, et, en peu de jours, descendu de tous les échelons que la vie de famille lui avait fait déjà franchir; enfin, ramené au point de départ de la vie humaine, état de virtualité pure, que l'on pourrait comparer, non à celle des animaux, qui ont en eux tout leur développement possible accompli, mais à celle de l'enfant au berceau, qui vit encore dans le chaos des facultés latentes. Je dis le chaos et non le néant. Evenor pouvait être dégagé de l'état de rêve flottant, et initié de nouveau à la vie de relation et de sentiment réfléchi.

Ce n'est pas précisément le hasard qui avait conduit Evenor vers la solitude. Une sorte de fatalité, résultat de son orgueil naissant, l'avait poussé à s'isoler quelques instants. Si la destinée ne l'eût alors saisi et entraîné comme par surprise, il est à croire que, de plus en plus porté à la rêverie mélancolique, il se fût créé lui-même un monde intérieur particulier, peut-être meilleur, peut-être pire que celui du reste des hommes: mais toutes les légendes veulent que la première faute ait entraîné le premier châtiment, et la raison le veut aussi. Nous ne brisons rien de bien en nous-mêmes, sans que quelque chose de nécessaire à notre vie se brise en même temps autour de nous, et les symboles dont l'imagination revêt l'accomplissement de cette loi naturelle ont toujours un fond de réalité frappante. C'est toujours la désobéissance, c'est-à-dire l'oubli d'une loi du cœur.

Légère pourtant dans la forme dut être cette première faute; et paternel, c'est-à-dire utile, dut être le châtiment.

Evenor avait donc expié son trop grand amour pour lui-même en se trouvant tout à coup condamné à n'avoir plus de société que lui-même, et dès lors, n'aimant plus rien autour de lui, sa propre individualité lui était devenue indifférente et comme inconnue. L'Éden (l'Atlantide, si l'on veut) lui était devenu comme cet endroit mystérieux (les limbes) où l'on dit que les âmes sans baptême errent dans les ténèbres de l'attente, et il ne pouvait rentrer moralement dans ce doux sanctuaire, où son corps se développait à l'insu de son esprit, que par un acte d'amour et de soumission.