Deux ans s'étaient écoulés depuis qu'il possédait le sublime et le terrible Éden, ou plutôt depuis qu'il était possédé et terrassé par la solennité du désert. De tous les instincts qui survivent à la perte de la mémoire, celui de la liberté est le plus tenace, le plus invincible. Evenor s'agitait donc sans but défini, mais sans relâche, pour sortir de sa prison. Il s'essayait sans cesse, non à gravir les escarpements à pic du rocher, pas plus que les animaux, il ne se sentait poussé à faire l'impossible, mais à chercher, dans les masses en désordre, un escalier naturel vers les brèches du cirque volcanique. Ses forces avaient doublé, elles augmentaient chaque jour, et, un jour enfin, il parvint à escalader un bloc contre lequel il s'était longtemps épuisé en vain.

Au sommet de cette plate-forme, l'écartement des blocs supérieurs offrait un passage anguleux et comme enfoui à dessein dans ces brisures de couches rocheuses que l'on nomme failles, et qui sont le résultat d'un soulèvement suivi d'un affaissement de l'écorce terrestre. Ce passage ne s'était pas encore comblé de graviers et de détritus de plantes. Il était donc, sinon facile, du moins praticable, et, coupant la roche à angle droit, il aboutissait à un massif d'aloès et de cactus entrelacés que l'enfant ne put traverser. Il s'arrêta donc là à respirer un peu d'air frais qui, après sa marche pénible dans cet espace resserré, lui arrivait enfin à travers les branches.

Un raisonnement sain lui eût fait trouver, dans cette circonstance, un indice certain du succès de sa recherche. Mais, à défaut du raisonnement, l'instinct le retint en ce lieu pendant quelques heures, demandant à l'ouïe et à la respiration ce que l'épaisseur du buisson dérobait au témoignage de la vue.

Le bruit des chutes d'eau voisines était faible, et le chant des oiseaux se taisant par intervalles, Evenor était comme enchaîné par d'autres voix d'une nature indéfinissable. C'étaient des voix humaines, d'abord confuses et enfin distinctes. Et il y en avait deux qui s'appelaient et se répondaient: l'une était comme celle d'une femme, et pourtant elle avait un timbre particulier qui résonnait à l'oreille du fils des hommes sans résonner dans son âme.

L'autre, plus claire, quoique plus faible, était plus vibrante, et chaque fois qu'elle s'élevait dans l'enceinte sonore de la gorge ou de la crevasse voisine, Evenor éprouvait comme une secousse électrique. Il se glissait alors le plus avant possible dans les broussailles pour se rapprocher de cette voix, qui, à chaque vibration, semblait enlever de son âme une pesanteur et un voile. La mémoire se réveillait en lui, pâle et délicieuse d'abord, et puis frappante et cruelle, à mesure qu'il s'efforçait de se soustraire d'un bond à l'engourdissement de ses facultés. Un combat inexprimable se livrait dans son sein entre l'habitude de l'apathie et le besoin de reprendre possession de lui-même. C'est ainsi qu'au milieu d'un lourd sommeil, surpris par quelque événement, nous flottons entre l'accablement et l'émotion, accablés et comme ivres.

Les voix se rapprochaient, et celle de l'enfant, toute féminine et toute naïve, sembla s'envoler vers le ciel en un rire brillant comme un rayon de lumière. La voix humaine, le rire de l'enfance, c'était là une musique qu'Evenor n'avait jamais cessé d'entendre dans ses rêveries, et dont il avait cherché en vain à s'expliquer le charme douloureux, lorsqu'il voulait penser à ce souvenir. Leur effet fut magnétique, et tout aussitôt mille images distinctes se pressèrent dans son âme. Il revit le verger et la cabane où il avait vécu ses premiers ans; il vit sa mère et ses sœurs, son père et ses frères, et son aïeul et tous ses jeunes compagnons. Il ressaisit en un instant toute son existence jusqu'au moment où elle avait disparu comme un miroir qui se brise. Alors une incommensurable douleur réveilla toutes les fibres de cette âme engourdie, et s'efforçant contre les obstacles qui s'opposaient à son passage, Evenor s'enfonça plus avant dans les buissons en poussant des cris inarticulés qui s'étouffaient dans des sanglots.

D'abord, ils ne furent pas entendus. La voix de l'autre enfant, qui semblait très-rapprochée, continuait ses gammes folâtres et couvrait celle d'Evenor; mais tout à coup les pleurs de l'un couvrirent le rire de l'autre; les accents de détresse effrayèrent la petite rieuse, qui se tut, s'arrêta un instant et s'enfuit. Evenor entendit le sable crier faiblement sous des pieds légers, et le souffle d'une poitrine haletante passer tout près de l'endroit où il était; et même un frôlement de feuillage l'avertit qu'il n'avait plus qu'un pas à faire pour voir l'objet de son angoisse. D'un effort désespéré s'arrachant aux épines qui semblaient vouloir le retenir comme une proie, il s'élança dans un espace libre, et ne vit plus rien devant lui que deux êtres humains vers lesquels il se mit à courir en gémissant et en étendant des bras désespérés.

Dans une gorge étroite et verdoyante, à vingt pas du massif épineux franchi par Evenor, une femme étrange était debout, incertaine, inquiète du mouvement d'effroi de la petite fille qui revenait vers elle et qui, en se jetant dans son sein, osa enfin tourner la tête et regarder l'objet de sa terreur. Celle qui semblait être sa mère la reçut avec amour dans ses bras, et s'avança vers Evenor avec un geste de menace; car Evenor, ensanglanté par les ronces, les cheveux longs et comme hérissés, le corps à peine protégé par quelques haillons de la tunique de peau de chevreau blanc, autrefois préparée avec tant de luxe naïf par sa mère, n'était plus, au premier abord, semblable à lui-même; on l'eût plutôt pris pour quelque noble animal ressemblant à l'homme, mais incapable de soigner et de préserver son corps et indifférent à la souffrance. Pourtant lorsque cette femme vit son regard suppliant, son agitation et ses pleurs, elle approcha de lui sans crainte, écarta ses cheveux, regarda son front, et, saisie de compassion, lui dit:

—D'où viens-tu, fils des prairies, et que peux-tu demander aux dives du rocher? Les hommes abandonnent-ils donc leurs enfants, ou les chassent-ils de leurs demeures? Ou bien es-tu né seul sur le sein nu de la terre, comme on croit que vous pouvez naître? Réponds-moi donc, si tu peux répondre, si tu as le don de la parole, et si la langue que je te parle a un sens pour ton esprit.

La dive troglodyte interrogeait vainement le fils des hommes. Il riait au milieu de ses larmes, satisfait d'entendre une voix compatissante et de regarder des traits qui ressemblaient aux traits humains. Mais les paroles étaient inintelligibles pour son esprit: ce n'était pas le langage de sa race.