La dive, se retournant alors vers la petite fille qui s'était cachée derrière elle:
—Enfant, ne crains rien, lui dit-elle; celui-ci est ton frère et tu peux lui parler. Essaye de lui demander d'où il vient et ce que nous pouvons faire pour lui.
Alors, des plis de la robe de la dive, Evenor vit sortir le visage de Leucippe. Leucippe avait sept ans. Elle était petite et mignonne pour son âge; mais ses membres, souples et charmants, avaient la force de la grâce, car la grâce est une élégance et une solidité de l'organisation. Sa tête fine était inondée de cheveux ondés et brillants, la blancheur de sa peau était un peu dorée par le soleil, et ses yeux, doux et vifs, répandaient comme une lumière divine autour d'elle. Gaie comme un oiseau, souriante comme l'aurore, heureuse, épanouie, elle ne pouvait ressentir la méfiance que comme la surprise d'un instant; mais elle était si émerveillée de voir un enfant de sa race, qu'elle ne pouvait trouver un mot à lui dire et qu'elle le regardait avec une fixité intelligente, moitié charmée, moitié railleuse, que la dive étudiait avec une sorte de crainte.
—Pourquoi ne lui parles-tu pas? reprit cette mère adoptive de la fille des hommes. N'est-il pas semblable à toi, et ne vois-tu pas que ses yeux veulent répondre aux tiens?
Leucippe, comme absorbée dans un de ces problèmes dont l'enfance ne sait pas révéler la profondeur, prit doucement la main d'Evenor et regarda le sang dont elle était tachée. La dive, qui suivait ses mouvements d'un œil jaloux, soupira et lui dit:
—Cet enfant est seul sur la terre, je le vois bien. Veux-tu l'avoir pour ton frère?
Leucippe garda encore le silence et resta pensive à regarder Evenor, qui bondissait autour d'elle avec une grâce sauvage, ivre de joie de voir un être de son espèce, et imitant les ébats d'un jeune faon qui en invite un autre à la course. Ces transports étranges l'étonnaient sans lui déplaire, mais je ne sais quelle hésitation, peut-être un grand instinct de fierté non raisonnée, l'empêchait d'y répondre, bien qu'elle fût vivement tentée de partager cette joie innocente et folle.
La dive Téleïa la prit alors dans ses bras et lui dit en l'emportant:
—Cet enfant des hommes n'a ni raison ni parole. Laissons-le s'en aller. Tu aimes mieux ne plus le voir.
Et elle marcha vers une grotte qui était sa demeure et celle de Leucippe.