Mais Evenor les suivait en sautant et en riant toujours, et Leucippe le regardait par-dessus l'épaule de la dive.
Quand elles furent à l'entrée de la grotte, la dive, n'ayant pu faire rompre le mystérieux silence de Leucippe, lui dit en la posant sur ses pieds:
—Cet être sans raison nous suit toujours, je vais le chasser.
Et elle menaça Evenor, qui, sans faire attention à elle, cherchait toujours à se rapprocher de Leucippe. Alors Téleïa feignit de vouloir frapper le jeune garçon, qui cessa ses jeux et s'arrêta effrayé et comme désespéré, se coucha par terre et se remit à pleurer.
La dive, regardant Leucippe, vit de grosses larmes tomber sur ses joues rondes et fraîches: c'étaient les premières de sa vie. Téleïa releva Evenor, et, l'emmenant au fond de la grotte où coulait une source, elle le lava, lissa sa chevelure et le revêtit d'un tissu de feuilles de palmiers, ouvrage de ses mains, comme celui dont Leucippe et elle étaient protégées contre l'ardeur du soleil.
Evenor surpris cherchait à se rappeler tout ce qu'il avait ressaisi de son passé, rêve incertain qui tour à tour l'éclairait et le troublait de ses lueurs fugitives. Il s'abandonnait aux soins maternels de la dive, qui lui retraçaient vaguement ceux dont il avait été l'objet autrefois, et il regardait cette femme grande et pâle dans laquelle il se reprochait de ne pas reconnaître sa mère.
La dive, le ramenant à l'entrée de la grotte, chercha Leucippe, qui était sortie sans rien dire et qui revint alors, cachant mal sous le voile de ses longs cheveux une couronne de sauge bleue qu'elle venait de tresser, et qu'après une timide hésitation, elle pria la dive de mettre sur les cheveux de son frère.
—Il est donc ton frère? dit Téleïa en couronnant Evenor, qui respirait le parfum des fleurs avec l'étonnement d'une découverte, toutes les sensations lui revenant à la fois.
Leucippe était toujours muette et son furtif sourire était plus sérieux qu'enjoué. La dive, s'asseyant alors, prit Evenor entre ses genoux, et, lui ajustant sa couronne, l'examina avec un profond recueillement. Peu à peu son sein se gonfla, et des torrents de pleurs coulèrent sur la tête d'Evenor, qu'elle couvrait de baisers.
—Dieu bon! disait-elle dans cette langue étrangère aux oreilles du fils des hommes, c'est lui, c'est mon fils que tu me rends sous cette nouvelle apparence. Ce ne sont plus ses traits, mais voilà son regard, et je vois bien que son âme est entrée dans ce beau corps pour revenir me consoler, comme l'âme de ma fille est passée dans le beau corps de Leucippe. Viens, Leucippe, et vois! Ne te souviens-tu pas? Voici ton frère qui est mort le même jour que toi, et qui est revenu du ciel comme toi-même.