Quoique Leucippe comprît le langage de la dive (elle n'en parlait point d'autre), ses paroles étaient pleines de mystères qu'elle ne saisissait qu'à travers le voile de l'enfance et celui de l'humanité. Sa nature, moins subtile que celle de Téleïa, ne se prêtait qu'à demi à l'initiation qu'elle commençait à recevoir; mais l'amour qu'elle lui portait était si absolu et si croyant, qu'elle interrogeait peu et acceptait sans chercher le doute. Elle répondit naïvement:
—Je tâcherai de me souvenir; mais puisque tu le dis, cela est. Faut-il que j'embrasse mon frère?
Téleïa mit Leucippe dans les bras d'Evenor, qui, recevant les caresses de ces deux êtres aimants, voulut crier avec ivresse les noms de sœur et de mère; mais il ne put qu'exhaler une tendre plainte, et, retombant accablé sur lui-même, il se rendit enfin compte de l'oubli de tout langage qui s'était fait en lui.
Leucippe lui parla alors avec de charmantes prévenances, que la dive ne pouvait observer sans un sourire attendri. La petite fille, obéissant à un instinct profond de fierté maternelle, invitait cet autre enfant, qui avait le double de son âge, à ne pas la craindre, à prendre confiance en elle, et à compter sur sa protection. Elle ne lui offrait pas l'abri et la nourriture, ne supposant pas qu'un être, quel qu'il fût, pût manquer du nécessaire ici-bas. Élevant plus haut ses idées et ses promesses, par la force naturelle d'une situation qui n'aurait point d'analogue aujourd'hui, elle lui offrait ce qu'elle concevait et ce qu'il y avait réellement alors de précieux sur la terre, l'amour et les caresses de la famille.
Evenor l'écoutait avec admiration. Les douces inflexions de sa voix le charmaient, l'angélique lucidité de son regard lui traduisait les sentiments naïfs qui lui étaient offerts. Il voulait répondre, mais ne savait former que des bégayements sauvages, et, se dépitant de ne pouvoir mieux dire, il sentait une sorte de honte et de douleur au milieu de sa joie.
—Ce fils des hommes, dit Téleïa à Leucippe, qui lui demandait la cause des réponses inintelligibles de son frère, est fâché de ne pouvoir te parler. Je t'ai dit que les hommes, tes frères, avaient une autre manière de s'entendre que celle que je t'ai donnée. Je ne sais pas si je pourrai la donner à celui-ci. Nous essayerons, et, s'il s'y prête, bientôt à nous trois nous ne ferons plus qu'une âme.
Dès ce moment, Evenor ne quitta plus Leucippe d'un instant. La dive veillait sur eux, absorbée en eux seuls et semblant ne vivre que de leur vie. Ce qu'elle enseignait à Evenor passait toujours par l'intermédiaire du langage et de la pantomime de Leucippe, et la dive s'étonnait de la promptitude des communications que le geste, le regard et l'inflexion de la voix établissaient entre ces deux enfants des hommes. Téleïa appartenait à une race qui, surtout dans les dernières phases de son existence, avait été plus préoccupée des choses intellectuelles que des relations de la vie pratique; race d'anachorètes, forcément isolés par l'extinction rapide de leur type, et que l'antiquité confondit avec certaines peuplades sauvages sous la dénomination de troglodytes, habitants des creux. La tendance de la nouvelle race humaine à s'emparer avidement et ingénieusement du monde réel, dédaigné ou redouté des premiers occupants depuis le nouvel aspect revêtu par la terre, était pour la dive un sujet d'étonnement et de méditation. Nous verrons bientôt combien Téleïa était transformée, eu égard à ceux qui l'avaient précédée dans la vie terrestre; mais elle était encore loin de pouvoir se plier entièrement à l'esprit d'investigation et d'invention qui porte notre famille humaine à poursuivre le rêve du bonheur en ce monde. Élevée dans une admirable croyance qui, sous diverses formes, s'est répandue comme une céleste lueur sur toutes les religions naissantes de notre antiquité historique, elle pensait avoir retrouvé dans Evenor et Leucippe les âmes des deux enfants qu'elle avait tant pleurés. Mais cette consolation n'était pas sans mélange de douleur. Elle craignait que le rôle de l'humanité nouvelle ne fût une déchéance, et, tourmentée d'un doute secret, elle contemplait ces deux êtres tour à tour avec admiration et pitié, s'effrayant de leur ignorance naturelle à certains égards et jouissant de leur intelligence innée à certains autres.
Éducatrice inspirée de l'enfance de Leucippe, elle lui avait donné déjà des notions d'une sublimité qui faisait de cet être primitif, comparé aux enfants de nos jours, une sorte d'intermédiaire entre la terre et le ciel. Pourtant Leucippe appartenait corporellement à l'humanité, et par là elle ne pouvait s'assimiler à la nature plus contemplative et plus austère de la dive. L'impérieux besoin de la joie, cette faculté sainte qui avait été, chez les dives, une aspiration intérieure vers l'idéal, et qui, chez les hommes, était comme une ivresse de l'âme et du corps suscitée par la possession du réel, avait été une condition d'existence pour Leucippe, et Téleïa avait respecté en elle ce besoin d'animation extérieure qui était l'expression, souvent bruyante et emportée, du ravissement intellectuel. Les chants folâtres, les monologues animés et les rires, sans motif apparent, de Leucippe avaient donc réveillé, par leurs mystérieuses harmonies, les mornes échos des antres habités par la dive, tandis que les sables arides de la grève étaient sillonnés des folles spirales de sa course légère et fantasque au bord des flots. Peut-être les sons lointains de cette voix enivrée d'innocence avaient-ils vibré quelquefois faiblement dans l'air que, sur le revers de la montagne, respirait le solitaire Evenor. Il ne les avait pas distingués des autres souffles de l'universelle harmonie; mais peut-être leur avait-il dû les rêves confus par lesquels son imagination avait préservé sa raison d'un complet anéantissement.
Depuis que cette voix parlait de plus près à son oreille, elle pénétrait pleinement dans son cœur. Une fascination non moins régénératrice, celle du regard de la face humaine, lui parlait aussi un langage dont l'âme humaine a besoin. Evenor ne voyait presque pas la dive, bien qu'il fût toujours à ses pieds ou dans ses bras, jouant, riant, et essayant de parler avec Leucippe. Il avait besoin d'un effort de sa mémoire et de sa volonté pour se manifester à elle; et pourtant, il s'habituait, comme Leucippe, à ne plus s'éloigner d'elle, ou à y revenir avec empressement, au moindre appel de sa voix. Un moment devait venir où Téleïa serait ardemment interrogée par son intelligence inquiète, mais il ne pouvait être initié au retour de la vie de sentiment que par la fille des hommes.
Les premiers jours qu'il passa dans la région des grottes habitée par sa nouvelle famille furent agités de grands efforts pour comprendre ce qu'il voyait. Il s'était habitué à la beauté de l'Éden sans se la définir, et le nouveau séjour qui lui faisait déjà oublier les délices de la vallée voisine l'impressionnait profondément. Il y était souvent dominé par de secrètes terreurs qu'il ne savait pas s'expliquer à lui-même, et qui le rendaient plus docile à réprimer les effervescences sauvages de son activité. L'austérité de cette nature lui fut intelligible plus tard. Nous devancerons sa lucidité et nous décrirons le désert terrible où, comme une fleur insouciante, Leucippe croissait au seuil des abîmes béants.