Pas plus que l'Éden, ce lieu n'offrait d'issue aux pas humains. C'était un cratère touchant à un autre cratère et dont l'enceinte basaltique s'était soudée à l'enceinte voisine, comme deux anneaux d'une chaîne. Si l'on pouvait embrasser de l'œil le plan en relief de certains rivages maritimes, ou de certaines chaînes volcaniques, on se représenterait par la pensée l'époque où ces larges coupes creusées dans le roc, les unes qui sont aujourd'hui pleines de végétation, les autres de débris encore intacts, furent comme les pierreries ardentes d'un collier de feu jeté dans un certain ordre fatal sur la face de la terre, ou jaillissant du sein des mers. Ces explosions souterraines portent souvent la date de différents âges, l'incandescence des unes ayant succédé ou survécu de beaucoup à l'épuisement des autres. Quelques-unes, même dans les régions refroidies depuis de longs siècles, conservent encore un foyer de chaleur très-sensible, des sources bouillantes, des étangs bitumineux, des exhalaisons sulfureuses et un sol brûlant que rasent des lueurs sinistres. Ce sont les solfatares, qu'en divers lieux de la terre nos aïeux ont appelées Ténares, et où, à côté des zones d'une éternelle stérilité, s'élèvent des végétations luxuriantes qui semblent braver ces fureurs plus ou moins bien endormies.

C'était sur un de ces foyers mal éteints que la dive avait fixé son autel solitaire. Ignorant le voisinage de l'Éden, dont l'accès facile pouvait échapper à de longues explorations et n'être découvert que par une circonstance fortuite, elle avait préféré aux divers anneaux de la longue chaîne volcanique rivée depuis des siècles autour des débris de sa race infortunée, celui qui lui rappelait ses dernières affections et ses dernières joies. Plus tard elle révéla à Evenor comment ses pères avaient subi l'attrait de circonstances locales qui leur retraçaient l'aspect de la terre au temps d'une occupation plus générale et plus heureuse, et aussi comment le même ébranlement souterrain qui avait fermé pour lui le chemin de l'Éden vers sa terre natale avait détruit le passage de la solfatare aux autres vallées, le long de la plage maritime maintenant envahie par les flots.

C'était surtout le voisinage et l'aspect découvert de ces flots immenses brisant avec fureur contre des masses de rochers jetées çà et là comme des ruines gigantesques, qui frappaient Evenor d'une muette stupeur. Des collines de l'Éden, il avait aperçu la mer, mais séparée de la vallée par un vaste massif de rochers qui protégeait sa pensée et qui éloignait de sa vue et de son audition le mouvement et le bruit du formidable élément. Dans les jours d'orage, il avait confondu sa voix avec celle du tonnerre; dans les jours paisibles, son murmure s'était perdu avec celui des cascades de la montagne. Vue et entendue de près, la mer lui semblait brutale et menaçante, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il s'habitua à suivre Leucippe sans terreur jusqu'au bord des premières ondes, où la rieuse fille aimait à tremper ses petits pieds dans l'écume jaillissante et à ramasser les coquillages étincelants abandonnés par la vague.

La solfatare, plus inclinée vers la mer et plus rapprochée de la grève que l'Éden, n'offrait pas la même forme dans toute son enceinte; c'était un hémicycle plutôt qu'un cirque. Le fond de l'excavation centrale n'était pas un beau lac bordé de fleurs, mais un gouffre où bouillonnaient d'invisibles eaux chaudes et d'où s'exhalait une chaleur suffocante. La dive seule approchait de ce lieu redoutable, dont de grandes masses de roches ponceuses, d'une forme bizarre, masquaient les abords effrayants. Elle en éloignait les enfants et se tenait habituellement avec eux au flanc de la montagne, que couvrait une épaisse forêt de pins énormes et de chênes séculaires. Là, dans une gorge étroite et ombragée où régnait une chaleur uniforme, elle avait gardé pour retraite une caverne où le travail des dives avait laissé ses traces à côté de celui de la nature. Les voûtes, creusées dans la roche friable, étaient revêtues de peaux d'animaux et de palmes séchées assujetties avec une solidité barbare, qui ne rappelait en rien l'élégante et fragile commodité des cabanes où Evenor avait passé son enfance. Plus durables et plus austères étaient les établissements dans le rocher. On y sentait l'amour du recueillement plus que celui du bien-être, et l'absence de ce besoin, inné dans l'homme, de changer ses habitudes et de recommencer son ouvrage pour l'embellir autant que pour l'améliorer. Evenor voyait dans cette grotte la dépouille superbe d'animaux inconnus, des vases de métal, des armes et des outils dont il ignorait l'usage, des vêtements, des bandelettes, et sur tous ces objets des caractères hiéroglyphiques qu'il prenait pour des ornements et qu'il se croyait capable d'imiter sans les comprendre. Il s'étonnait de voir Leucippe lire, avec l'aide de la dive, quelques-uns des caractères, et longtemps il crut qu'elle parlait à ces objets inanimés et qu'elle attendait d'eux une réponse qu'il s'efforçait en vain d'entendre.

Cette étrange demeure était vaste et se composait de plusieurs salles communiquant par des galeries. Le soir, la dive allumait une torche de résine qu'elle avait recueillie elle-même aux pins de la forêt, et qu'elle laissait brûler toute la nuit à l'entrée principale des grottes. Avant de s'endormir sur sa natte, Evenor la voyait aller et venir mystérieusement à la lueur bleuâtre de ce flambeau, comme une ombre inquiète. Quelquefois elle semblait irritée, menaçante, et alors elle sortait brusquement. Quand il s'éveillait, il la voyait revenir plus pâle que de coutume, l'œil éteint et la démarche brisée. Il commençait à s'interroger sur toutes choses et à connaître la peur ou la méfiance; mais, dès que Leucippe ouvrait ses beaux yeux à l'aube nouvelle, son sourire éclairait, comme un rayon matinal, la sombre grotte, la sombre forêt et jusqu'au sombre visage de la dive, attendrie et comme vaincue. Evenor se sentait rassuré, et il lui tardait de savoir parler pour interroger Leucippe sur toutes ces choses mystérieuses de sa nouvelle existence.

IV
LE VERBE.

Pendant toute une saison, Leucippe se fit le guide et comme la tutrice de celui qu'elle appelait son frère. Elle le conduisait dans tous les détours des brisures de la montagne, dans toutes les profondeurs de la forêt, dans toutes les déchirures du rivage, qu'elle connaissait comme un enfant de nos jours connaît les allées d'un bosquet et les terrasses d'un jardin. A chaque site, à chaque objet, elle le forçait à en dire le nom comme elle le disait elle-même; mais cette langue des dives, plus étendue et plus abstraite que celle des hommes, n'en avait ni la précision ni le réalisme. Evenor avait beaucoup de peine à en retenir les définitions souvent très-complexes, et lui qui avait été l'inventeur ou le redresseur ingénieux et logique d'une partie du langage de sa tribu, il éprouvait le besoin de définir et de caractériser lui-même les objets et les actions qui s'y rapportent directement. Il arrivait ainsi à retrouver la plupart des mots et des constructions qu'il avait appris ou créés, et qu'il croyait créer et découvrir à l'instant même. «Sur notre malheureuse terre, a dit un poëte aux idées profondes, l'homme est souvent obligé de recommencer l'œuvre de son avancement. Souvent il croit apprendre pour la première fois, et il ne fait que se souvenir.»

Il arriva que Leucippe, dont l'intelligence, continuellement exercée par les enseignements de la dive, n'avait pas éprouvé, comme celle d'Evenor, une lacune et comme une fuite momentanée de sa source abondante, apprit plus vite la langue d'Evenor que celui-ci n'apprit la sienne. L'esprit de la petite fille était plus docile, plus prompt à s'assimiler les notions acquises, plus pénétrant et plus souple. Celui du jeune garçon était plus rebelle à l'action d'autrui, mais plus puissant à se dégager lui-même, plus fort de sa propre force, plus créateur, en un mot. L'initiative était sa vie, et quand une idée s'emparait de ces deux enfants, Evenor en était le foyer, Leucippe en était le rayonnement. Par le fait du long isolement et de l'espèce d'égarement que le jeune garçon avait subis, comme par le fait de l'initiation que la petite fille avait déjà reçue, leurs âmes avaient le même âge, et Evenor ne se disait pas que Leucippe était un enfant et lui un adolescent. Éclairée d'une lumière religieuse, elle lui était supérieure dans un certain ordre d'idées qu'il ne pouvait aborder encore; mais, ignorante de la vie de relations et de progrès, si elle était plus propre à cultiver l'idéal poétique, elle devait bientôt trouver en lui une aptitude plus prononcée à la sagesse et à la science sociale.

Il arriva donc qu'en se jouant, Evenor et Leucippe retrouvèrent une langue qui leur était commune et que la dive n'entendait pas. Un jour, elle fut surprise de les entendre converser ensemble, et son front soucieux trahit une jalousie et une inquiétude maternelles. Mais elle se recueillit et dit à Leucippe, qui se tourmentait de sa tristesse:

—Ma fille, ce que Dieu a fait est bien. Il t'a envoyé un frère, et il lui a donné une parole que tu as reçue. Je ne pouvais te donner que la mienne, et Dieu n'a pas voulu qu'elle pût te suffire. Ce que Dieu veut, je dois le vouloir.