Ce mot mystérieux de la Divinité, que la dive prononçait sans cesse, trop souvent peut-être pour des oreilles humaines, et dont elle faisait intervenir l'idée dans tous les événements de sa vie avec une certaine tendance au fatalisme, frappait l'attention d'Evenor. La soumission passive que Leucippe montrait devant cette parole lui en faisait pressentir la portée. Il devinait aisément tout ce que se disaient la mère et la fille dans leurs communes et légères préoccupations du monde réel; mais lorsqu'elles semblaient s'occuper d'un être invisible, et que la dive, montrant les astres à Leucippe, paraissait lui révéler des merveilles qu'Evenor n'apercevait point, il regardait autour de lui avec crainte, comme s'il eût attendu quelque prodige.
Ce secret dont il semblait exclu vint à le tourmenter étrangement. Il se sentait comme humilié, comme jaloux de la dive, qui détournait quelquefois de lui, pendant quelques instants, l'attention et la sollicitude de Leucippe. Il se disait que la faute en était au peu d'efforts qu'il faisait pour apprendre leur langage, et il résolut de l'apprendre, dût-il encore oublier celui de sa race. En peu de jours, il sut donc comprendre Téleïa et lui répondre; mais son vocabulaire était encore borné à l'échange des idées les plus élémentaires, et lorsqu'il voulait exprimer autre chose que des faits immédiats et désigner d'autres objets que les objets palpables, il était aussi inhabile dans une langue que dans l'autre. Son esprit et son cœur étaient plus avancés qu'il ne pouvait l'exprimer, et il se livrait à de naïfs dépits quand on ne devinait pas son émotion ou sa pensée.
Un soir, il se sentit si accablé de son impuissance, qu'il s'en alla seul dans l'Éden. Il avait déjà presque oublié que ce lieu d'abondance et de délices existait si près de l'austère et grandiose séjour de la dive. La vision de son royaume à lui, les charmes de son désert lui revinrent tout à coup à l'esprit avec le souvenir des pleurs qu'il y avait versés et des vagues extases qui l'avaient calmé. Leucippe dormait dans la grotte auprès de la dive, et la lune montait dans les cieux, claire et sereine.
Ranimé à la vue de son paradis, Evenor se mit à chercher l'inconnu en lui-même. Que lui manquait-il donc, qu'il était quelquefois triste, confus et comme seul entre Téleïa et Leucippe? Il savait, comme elles, le nom de toutes les choses visibles, mais il sentait qu'elles pouvaient échanger des témoignages d'affection plus élevés et plus pénétrants que les baisers et les étreintes de l'amour filial et maternel. Elles savaient se dire leur mutuelle tendresse; et lui, il n'avait que les caresses pour exprimer son sentiment. Les oiseaux que Leucippe apprivoisait en savaient donc autant que lui. S'ils avaient un autre langage d'amour, elle ne l'entendait pas, et ce n'était qu'avec la dive qu'elle trouvait dans la parole une effusion complète et toujours nouvelle.
Il s'avisa donc de ceci: que les sentiments ont leur expression parlée comme les actions, et que le verbe peut caractériser des élans de l'âme et de l'esprit, aussi bien que des besoins et des curiosités de l'instinct. Il sentit, sans se le définir, comme nous le faisons à sa place, que le véritable verbe qui fait l'homme est là tout entier, et que l'âme a une voix qui peut et doit passer par les lèvres. Il s'épuisa à chercher dans son cerveau le mot suprême qui devait résumer son affection pour Leucippe et sa reconnaissance pour Téleïa, et, fatigué de ne trouver que des définitions correspondantes à celles-ci: «Je te vois, je t'entends, je te suis, je t'appelle,» il s'endormit sous un arbre, et continua de chercher dans le rêve ce que la veille ne lui avait pas donné.
C'est alors qu'il entendit une voix lui parler. C'était la voix même de Dieu qui résonnait dans son âme et qui tantôt semblait planer comme un chant sur sa tête, tantôt vibrer dans sa poitrine comme un souffle vivant. Et cette harmonie sacrée murmurait un seul mot, toujours le même, un mot nourrissant comme le miel et rafraîchissant comme la brise, chaud comme le soleil et clair comme les cieux, le mot de la vie, la formule de l'être.
Quand Evenor s'éveilla, ce mot remplissait pour lui le ciel et la terre, et lui-même. Il était ivre de joie: la beauté des choses lui parlait, et il la comprenait enfin en même temps qu'il la voyait. Il saisissait le sens des baisers que Leucippe, assise sur les genoux de la dive, envoyait aux étoiles et aux fleurs, quand la dive lui parlait de Dieu.
Il courut aux grottes et y arriva au premier rayon rose que le soleil levant glissait comme furtivement sous le seuil ombragé. Pour la première fois, ce seuil festonné de lierre et les parois blanches et brillantes du rocher lui parurent un portique splendide et sacré devant lequel il s'inclina en frissonnant de joie. Leucippe, surprise de le voir déjà levé, accourait à sa rencontre, gaie comme à l'ordinaire; mais elle s'arrêta, saisie de l'émotion qu'exprimait la physionomie d'Evenor, et, sentant que quelque chose de nouveau se passait en lui, elle l'interrogea. Evenor l'entoura de ses bras, et, lui montrant la dive, la grotte, le ciel, les arbres, la terre humide de rosée et la mer lointaine, les oiseaux volant dans les feuillages, les fleurs encore penchées sur leur tige dans l'attitude d'un mystérieux sommeil, et les cimes de la montagne et les eaux bondissantes, il lui dit:
—J'aime!
Leucippe trouva cette parole si naturelle, qu'elle n'y répondit que par un baiser. Et cependant elle appela la dive pour lui montrer Evenor, en lui disant: