—Il a dit le mot qu'il ne pouvait pas comprendre, il a dit: «J'aime!»

—O fils des hommes! s'écria la dive après avoir fait répéter à Evenor ce mot qu'il prononçait pour la première fois de sa vie, tu as enfin trouvé la formule de ton adoption complète et de ton hyménée avec Leucippe. C'est là le mot profond qui ne s'enseigne point et que Dieu seul peut révéler. O Dieu créateur! tu es le père de cette race, je le vois bien, et tu as mis sur les lèvres de cet enfant le sceau de ton alliance. Voici la parole qui n'a point de sens pour quiconque n'est pas inspiré du ciel. La matière aspire, désire ou veut. Il n'y a que l'esprit qui bénisse et qui aime. Ce mot, qui ne répond qu'à des besoins supérieurs de l'être, est donc la clef de la vie supérieure. Ah! cette race doit vivre et vivra. L'essence divine est en elle, et celle qui a revêtu la substance de cet enfant est de même nature que celle de Leucippe et la mienne. Que ses organes soient plus ou moins parfaits, plus ou moins subtils, que sa liberté soit plus ou moins complète, tu n'en as pas moins mis ton amour infini dans cette créature, et elle n'en est pas moins au premier rang sur l'échelle des êtres.

Evenor et Leucippe ne comprirent que vaguement la bénédiction que la dive exaltée adressait au principe des choses, âme du monde. Mais la bénédiction particulière que ses caresses consacraient sur la tête d'Evenor répandit dans leurs âmes une joie instinctive. La formule d'hyménée que Téleïa prononçait sur eux ne leur fut qu'à demi intelligible. Ils y virent celle d'une égalité complète dans l'amour qu'ils inspiraient à la dive, et qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.

A partir de ce jour, la langue d'Evenor fut comme déliée d'un empêchement fatal, et il fut rapidement initié à toutes les formes du langage dans l'ordre des idées aussi bien que dans celui des faits. Il retrouva en même temps, car toutes les forces de l'esprit se tiennent, le souvenir complet de la langue qu'il avait parlée dans sa famille, et il voulut l'enseigner à la dive; mais elle s'y refusa.

—Non, lui dit-elle, je ne dois pas converser avec les hommes. Il ne m'est pas donné de les instruire directement. Dieu m'a envoyé en vous deux des intermédiaires qui garderont l'idée que j'ai à leur transmettre, et ma mission n'est pas de changer, mais de modifier votre nature. Si je vous parlais la langue des hommes, vous négligeriez celle de Dieu. Conservez donc entre vous cette manifestation qui vous servira un jour avec vos semblables; mais servez-vous de moi, pendant que vous m'avez avec vous, pour vous pénétrer d'une manifestation plus élevée qui ne s'adresse qu'à l'esprit.

Des mois et des années s'écoulèrent, et le désert vit grandir Evenor et Leucippe en force, en beauté, en intelligence, en amour et en science. Chaque jour, la dive leur enseignait la grandeur et la sagesse divines. La première fois qu'elle communiqua cette notion à Evenor, elle fut ravie de la lui voir admettre sans surprise et sans résistance.

—J'aurais cru, lui dit-elle, que, moins jeune et moins modifiable que Leucippe, tu me demanderais la preuve matérielle de ma révélation.

—Non, dit Evenor, je ne te la demande pas, parce que si tu me demandais pourquoi j'aime Leucippe, je ne pourrais te rien répondre, sinon que j'aime parce qu'elle est. A présent tu me dis que Dieu est parce que j'aime: je te comprends assez pour te croire.

Et quand la dive instruisait Evenor et Leucippe, elle leur disait:

—Dieu est ce que vous ne pouvez pas aimer par l'instinct. Il faut toute l'étendue de vos aspirations, toute la force de vos esprits, toutes les facultés supérieures qui sont en vous dans vos plus doux moments de joie et de tendresse, pour vous pénétrer de sa présence et de son amour. Vos sens ne peuvent l'embrasser, votre mémoire ni votre imagination ne peuvent se le représenter, car il n'a pas une forme déterminée que vos organes puissent saisir. Sa forme, c'est l'univers infini, et vous ne vous représenterez jamais l'univers infini que par une puissance de l'âme dont l'organe particulier est distinct des autres organes humains. Cet organe est celui d'une vision intérieure qui rend l'être plus pur et plus fort, et qui l'élève, dès cette vie, dans l'ascension toujours plus large et plus rapide vers les cimes de l'immortalité.