Evenor méditait les leçons de la dive, et quand les mots dont elle se servait dépassaient sa portée, il se les traduisait à lui-même dans la forme qu'il lui était donné de concevoir. Quelquefois Leucippe faisait des questions ingénues:

—Si toutes choses sont des présents de Dieu, disait-elle, le soleil et les étoiles sont Dieu là-haut, et toi, ma mère, tu es Dieu ici, ainsi que mon frère et moi.

—Toutes choses sont divines, répondait la dive; mais Dieu n'étant contenu et limité dans aucune, aucune n'est Dieu. Le soleil est un des innombrables sanctuaires de sa munificence, et nos âmes aussi sont des sanctuaires que son amour habite. Lui seul est tout ce qui est. Il est celui qui donne et qui ne se montre à nos sens que par ses dons. La beauté de ses dons nous révèle la beauté de son amour. Mais après qu'il t'a donné la vue des cieux et les délices de la terre, il t'a bénie plus tendrement encore en te donnant la pensée qui est l'œil de ton âme pour voir tous les astres et toutes les fleurs du monde divin de l'infini. Entre ce monde de l'esprit et celui des sens, il y a un lien qui les unit et les révèle l'un à l'autre. Ce lien, c'est la puissance d'aimer. Quel autre te l'aurait donné, sinon celui qui est l'amour même?

—Et si j'aime beaucoup, disait Leucippe, Dieu m'aimera-t-il encore mieux qu'il n'aime mon frère?

—Désires-tu donc qu'il l'aime moins que toi? reprenait la dive.

—Non! s'écriait l'enfant effrayée; il faudrait plutôt qu'il l'aimât davantage.

—Tu vois bien, disait alors Téleïa, que l'on ne doit pas être jaloux de Dieu, et ne pas s'embarrasser du plus ou moins de bonheur qu'il nous accorde. L'amour doit être désintéressé et se trouver assez heureux de venir de lui et de pouvoir y retourner.

Et quelquefois, en parlant ainsi, Téleïa laissait tomber à son insu des larmes sur les beaux cheveux de Leucippe. La dive infortunée songeait à ses douleurs et bénissait encore Dieu dans le déchirement de ses entrailles.

Evenor, en la voyant pleurer, éprouvait aussi une douleur profonde sur laquelle il n'osait pas d'abord l'interroger. Il pensait à sa mère, et se la représentait pleurant son absence comme Téleïa pleurait la mort de ses enfants. Il avait demandé, aussitôt qu'il avait su parler, s'il pouvait sortir du Ténare, et Leucippe lui avait dit en riant:

—Non, puisque la terre a tremblé et qu'elle s'est noyée sous la mer. Mais qu'est-ce que cela fait, puisqu'il y a ici beaucoup de terre pour marcher, beaucoup de coquillages sur le sable et de graines dans la forêt pour notre nourriture, ainsi que beaucoup d'animaux et d'oiseaux pour nous tenir compagnie?