Leucippe croyait être fille de Téleïa, et la différence que celle-ci établissait parfois dans ses paroles entre les dives et les hommes ne présentait aucun sens à son esprit. Quand Evenor se hasardait à lui demander où était sa mère à elle, elle le regardait avec de grands yeux étonnés et, lui montrant la dive, elle répondait:

—Est-ce que tu ne la vois pas?

—Et cependant, disait Evenor timidement, elle n'est pas comme nous. Elle est très-grande, très-pâle, et toujours triste ou sérieuse. Quand elle sourit, elle pleure en même temps, et quand elle pleure, elle sourit encore. Elle ne regarde pas comme nous, elle ne dort pas comme nous. Elle a froid quand nous avons chaud et chaud quand nous avons froid. Elle va sur la solfatare, et là où nos pieds brûleraient elle marche tranquillement. Elle nous défend d'approcher des rochers où gronde l'eau fumante, et elle y descend et y reste quelquefois longtemps comme si elle s'y trouvait bien. Elle nous suit au bord de la mer et partout où il nous plaît d'aller, mais quelquefois on dirait qu'elle ne peut plus respirer, et que ce qui nous réjouit la fait souffrir, transir ou brûler.

Leucippe, qui n'avait encore rien remarqué de tout cela, s'inquiétait alors et devenait triste, et, suivant les mouvements de la dive, elle s'arrêtait quelquefois au milieu de ses joies expansives et de l'emportement de son activité, pour lui demander ce qu'elle avait. Dans ces moments-là, les belles couleurs de Leucippe s'effaçaient tout à coup sans qu'elle pût s'expliquer à elle-même pourquoi elle avait peur et chagrin en même temps, car la dive ne lui avait encore parlé de la maladie et de la mort que comme de maux qui avaient affligé la terre autrefois, et dont elle ni Evenor n'avaient pas à se préoccuper.

En voyant pâlir Leucippe, Evenor se reprochait de l'avoir alarmée, et Téleïa s'empressait de la rassurer en lui disant qu'elle n'avait que sujet de remercier Dieu de toutes choses.

Mais Evenor, ayant vécu parmi les hommes, avait plus que Leucippe la notion de la vieillesse et de la mort. Il avait peu vu la souffrance, mais il se rappelait avoir éprouvé les frissons de la fièvre et l'accablement de la maladie. Il se retraçait la caducité de son aïeul, sa démarche traînante et son pas incertain. Quelquefois la dive lui paraissait arrivée à la décrépitude, et il lui demandait timidement, quand Leucippe ne pouvait pas l'entendre, si elle était vieille. Mais Téleïa n'avait bien souvent, sur les choses de fait, que des réponses obscures, ambiguës comme des oracles.

—Quand même je compterais des siècles, disait-elle, je serais encore bien jeune sur la terre.

Et il y avait des moments d'enthousiasme et de prière où elle semblait si forte, si belle et si vivante, qu'Evenor prenait d'elle une idée plus haute que celle qu'il avait gardée de son aïeul, de sa propre mère et de toute sa race. Il en exceptait pourtant Leucippe, qu'il eût crue volontiers immortelle, et lui-même, qu'il sentait libre et fier jusque dans son respect et sa soumission pour la dive.

A mesure qu'il avait su parler avec cette dernière, il lui avait raconté ce qu'il comprenait de sa propre histoire. Téleïa avait exigé qu'il lui fît ce récit pendant le sommeil de Leucippe. Elle n'avait pu lui expliquer par l'induction le côté mystérieux de son entrée dans l'Éden; et comme elle n'était pas une intelligence parfaite; comme, à côté de ses notions élevées sur l'œuvre divine et le rôle de la Providence, elle avait dans l'âme des défaillances de lumière, elle s'imagina que Dieu avait transporté Evenor, durant son sommeil, dans le lieu où il devait oublier sa première existence avant d'être initié à la science des dives et de devenir digne de Leucippe. Déjà, nous l'avons dit, elle tenait aux ténèbres de la terre par un penchant prononcé au fatalisme.

Elle n'osa pourtant faire partager cette pensée à Evenor, craignant peut-être de l'effrayer par la possession qu'elle voulait prendre de lui pendant un temps donné. Aussi quand il lui manifesta le désir de revoir sa mère: