—Cruel enfant, lui dit-elle, veux-tu donc faire mourir Leucippe? Ne vois-tu pas que si elle a pu vivre de ma vie, jusqu'au moment où tu es venu lui donner la tienne, elle ne pourrait plus maintenant se passer du souffle divin qui t'a été confié pour elle?
Et comme Evenor lui disait:
—Je ne crois pas pouvoir sortir de l'Éden; je l'ai essayé en vain, et tu m'as juré que je ne pouvais pas davantage sortir du Ténare. Cependant ne dois-je pas essayer encore de trouver un chemin, même quand je devrais risquer ma vie?
Elle répondait:
—Viens donc dire adieu à Leucippe; car, si tu perds la vie en voulant gravir ces terribles montagnes, elle mourra en même temps que toi, et si tu parviens à revoir tes parents, ils ne te laisseront pas revenir, et Leucippe mourra de langueur avant qu'il soit un an.
Evenor était frappé d'épouvante à l'idée de faire mourir Leucippe, et il vit bientôt que Téleïa lui disait la vérité, car, lorsqu'il la quittait pendant quelques heures pour chercher, sans le lui avouer, une issue dans la montagne, ou pour aller lui cueillir dans l'Éden certaines fleurs ou certains fruits que ne produisait point la solfatare, il la retrouvait morne, pâlie et languissamment couchée sur la mousse comme une fleur qui attend la pluie.
Un jour pourtant, il eut le courage de lui dire que s'il pouvait retrouver le chemin de la terre des hommes, il irait revoir cette terre pour revenir aussitôt. Leucippe fut étonnée. Elle savait l'existence des hommes et de la terre habitée par eux; mais elle croyait encore son frère né du rocher, comme disait la dive dans ses obscurs symboles.
—Que veux-tu donc voir de plus beau sur l'autre terre, lui dit-elle, que ce que nous avons sur la nôtre? Et comment vivras-tu un seul jour chez les hommes, puisque c'est ici que tu aimes? Et tu vois comme la terre frissonne quelquefois, comme elle renverse ses rochers et perd ses rivages! Si tu t'en vas et que tu ne trouves plus de chemin pour revenir!…
Leucippe, dont les idées étaient spontanées et d'autant plus vives qu'elle n'était sujette à aucune prévision, ne put exprimer celle qui s'offrait à elle. Elle pâlit et tomba dans les bras d'Evenor. Stupéfait de ce qu'il prit pour un sommeil subit, il voulut en vain l'éveiller. Puis il lui sembla qu'elle était morte. Ses cris appelèrent la dive, qui la ranima par ses soins; mais Evenor ne reparla plus de revoir sa terre natale et résolut d'oublier sa mère.
Il n'osa même plus aller dans l'Éden. Leucippe l'avait suivi quelquefois jusqu'à l'entrée de ce sanctuaire dont la vue la jetait dans de grands transports de joie. Mais, quoique son frère eût arraché le buisson d'aloès et rendu le chemin facile dans la fente du rocher, elle ne pouvait descendre, et elle eût pu encore moins remonter l'escarpement qui terminait ce passage du côté de l'Éden. Il n'était pas sans danger pour Evenor, et la peine qu'il avait à l'escalader pour revenir vers elle ramenait la pâleur sur les lèvres de Leucippe et la fixité de la mort dans ses yeux éteints.