Les deux adolescents étaient entrés dans la jeunesse. La dive, qui, durant les premières années, les avait laissés souvent seuls ensemble, ne les quittait plus depuis le jour où elle avait vu Evenor parler bas à Leucippe, pour lui dire son amour. Il le lui avait dit cependant avec la même candeur que le jour où il avait prononcé ce mot pour la première fois, et bien qu'elle se fût refusée à apprendre la langue des hommes, qu'ils parlaient entre eux, la dive, à force de les entendre, en savait assez pour qu'ils n'eussent point de secrets pour elle. Mais un instinct mystérieux commençait à agir chez l'adolescent à son insu.
Il avait besoin de dire plus souvent à Leucippe: «J'aime?» et en le lui disant bas, il s'imaginait le mieux dire. Leucippe, plus enfant que lui, le disait tout haut, et Téleïa veillait à ce que le trouble qui commençait à s'emparer d'Evenor ne se communiquât point à sa compagne avant qu'elle pût le ressentir complet et divin.
Un jour, elle vit Leucippe rougir et détourner ses regards des siens, en écoutant ce mot qui l'avait toujours fait franchement rayonner et sourire. Elle jugea qu'il était temps d'instruire ses enfants dans la religion de l'hyménée, et, s'asseyant entre eux au bord de la mer harmonieuse et tranquille, elle prit leurs mains dans les siennes et leur parla ainsi:
V
LES DIVES.
—Le moment est venu, ô Leucippe, où tu dois savoir que je ne suis pas la mère qui t'a portée dans ses flancs, et cependant, ne t'afflige pas, enfant de mon âme: tu es la fille que Dieu m'a donnée pour me réconcilier avec la loi de la mort, comme Evenor est le frère et l'époux que Dieu te donne pour connaître et chérir la loi de la vie.
«L'heure est venue, enfants des hommes, où vous devez aussi me connaître et savoir tout ce que je puis vous enseigner du monde auquel vous appartenez ainsi que moi. Evenor, l'aïeul dont tu m'as si souvent raconté les naïfs entretiens touchant l'origine des choses humaines ne savait rien des choses de Dieu. Il eut cependant raison de te dire que, de toutes parts, l'eau entoure la terre des hommes, car les plus grandes terres de ce monde ne sont que de vastes îles.
«Eh bien! il n'en a pas été ainsi de tout temps. Jadis, ce monde fut une mer de flammes, et cette froide mer que tu vois tomba du ciel pour l'éteindre. Je t'ai raconté comment, sur les rochers qui s'en dégagèrent peu à peu, les limons, les cendres, les poussières, les ruines, devinrent les champs féconds où germa la semence de la vie.
«Je t'ai dit les grandes convulsions du feu primitif refoulé sous les pierres et les métaux sortis de son sein; luttes mémorables que virent les anges et qui furent racontées aux dives.
«Je t'ai montré ici, dans cet espace resserré que nous habitons, les traces du feu créateur et destructeur tour à tour; et, t'expliquant ces formes étranges de la montagne qui confondaient ton esprit et que tu aurais volontiers prises pour le travail de mes ancêtres, je t'ai fait suivre de l'œil les effets d'une cause naturelle. Tu as lu avec moi dans le livre de la création, et je t'ai enseigné, en même temps, à interpréter, à inventer et à tracer ces caractères que nos faibles mains peuvent laisser sur le roc et sur le métal, pour éterniser parmi les races futures le souvenir de notre existence, lié à celui des événements de la nature, dont elle a été le témoin.
«Tu peux donc, en regardant non-seulement ces caractères, mais ceux plus grands, plus durables et plus expressifs dont la terre est sillonnée sous tes pieds, te faire une idée de l'ensemble de ce monde, peut-être si petit dans l'univers, mais, à coup sûr, immense en comparaison du point que peuvent embrasser tes regards.